Théâtre

« L’un dans l’autre » met en abîme l’inconscient du couple, quand l’Un devient Autre

« L’un dans l’autre » met en abîme l’inconscient du couple, quand l’Un devient Autre

14 octobre 2017 | PAR Mathieu Dochtermann

Le Mouffetard commence sa saison avec deux spectacles de la Cie La Mue/tte. Cette semaine, et jusqu’à dimanche, on peut (re)découvrir L’un dans l’autre, spectacle fascinant, qui s’empare de la question du couple, des rôles qu’il distribue et des symboles dont il se pare. Voyage allégorique, du couple le plus normé aux inconscients les plus débridés, c’est une plongée dans les représentations à laquelle nous sommes conviés par les artistes, à l’aide de tableaux plus travaillés les uns que les autres, visuels aussi bien que sonores. Parfois déconcertant, toujours inventif, on en ressort en emportant de belles images… A voir!

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Au lever de rideau, un couple homme-femme prend la pose. Intérieur propre, aseptisé. Costumes stricts, faits du même tissu que la tapisserie murale, où l’œil les confond. Un fauteuil meuble ce micro-salon, où ne se trouve qu’une cage à oiseaux. L’image d’un conformisme, le parfait aboutissement du contrôle de l’environnement et de la confusion des identités. Il esquisse un geste tendre, Elle le remet à sa place. Ces deux-là n’ont pas l’air de s’amuser beaucoup. Une grammaire gestuelle complexe, extrêmement ritualisée, se met en place. Aucune parole, aucune marionnette, rien à signaler dans cette première scène, à part la disparition de l’oiseau.

Puis vient la nuit. Et tout bascule. Comme souvent.

Au fur et à mesure que le temps passe, le fond de la scène recule, les murs cèdent un à un pour dévoiler des espaces de plus en plus profonds et de plus en plus sombres. Là où les corps se frôlent derrière des voiles, sous le manteau obscur de la nuit, des transformations s’opèrent qui ouvrent les possibles. Le couple hétérosexuel clairement genré s’estompe au profit de relations de complémentarité qui, si elles vont physiquement jusqu’à la fusion, autorisent cependant le rétablissement d’identités distinctes. L’homme se fait moins homme, la femme se fait moins femme, des créatures androgynes se fantasment sur scène. Les corps se démultiplient et en même temps se transforment parfois en instruments de musique. C’est une valse nocturne des allégories, un cabaret des recompositions perdu dans la pénombre.

Au service de ces tableaux métaphoriques, la manipulation marionnettique vient troubler les frontières, en ayant recours à la marionnette de taille réelle, et aux techniques de marionnette corporelle et de corps castelet. On ne sait plus à qui appartiennent ces jambes, si c’est la comédienne ou un mannequin que l’on aperçoit en fond de scène, quel visage est le « vrai » parmi ceux qui s’agitent derrière le voile… pour mieux signifier que la notion de « vrai » est justement toute relative. Des masques, une marionnette à tête double, viennent multiplier les identités et semer davantage le trouble, créant des Janus mi-homme mi-femme. La mise en scène, dans cet espace de jeu qui évolue et se creuse au fur et à mesure de l’effacement de la réalité hypermaîtrisée du conscient, est extraordinairement efficace pour plonger toutes ces formes dans des pénombres au sein desquelles toutes les transformations sont possibles.

La musique fait partie intégrante des tableaux proposés: une marionnette-tronc figurant la femme cache dans son ventre un dispositif musical dont l’homme pourra jouer, et les tableaux finaux sont faits de duos, où les deux comédiens reprennent une forme ordinaire pour finalement s’emparer d’instruments pas si conventionnels (notamment un corset de cloches pour la femme).

On sait les infinies possibilités que les marionnettistes ont de déformer, transformer, amplifier les corps. Quand cela est utilisé à bon escient, le résultat est formidable. C’est le cas de L’un dans l’autre: le spectacle est intelligent, s’autorise à installer lentement sa situation de départ, n’a pas peur de perdre le spectateur pour le reprendre plus tard, tisse le mystère et se garde de tout récit explicatif. C’est du beau théâtre, de celui qui pose des questions mais n’impose pas de réponses.

On aurait tort de ne pas s’y précipiter, jusqu’au dimanche 15 octobre 2017 au Mouffetard. La semaine prochaine, on peut aussi y découvrir Les Folles, création de 2017, qui vaut très largement le détour également, dans un autre registre.

Mise en scène, construction des marionnettes, scénographie et interprétation : Delphine Bardot et Santiago Moreno
Création musicale : Santiago Moreno
Regard extérieur, manipulation et dramaturgie : Kathleen Fortin
Regard extérieur et mouvement : Boris Laffite
Costumes et scénographie : Daniel Trento
Lumière et construction de la scénographie : Valentin Monin
Conseil musical : Gabriel Fabing
Régie générale : Phil Colin
Visuels: (c) David Siebert

Keely Beirne: « La ligne entre le jeu et la réalité est très fine voire floue dans ce spectacle. » [Interview]
« The in between », apparition de l’invisible lumière, Alexandra Hedison, à la H Gallery
Mathieu Dochtermann
Passionné de spectacle vivant, sous toutes ses formes, des théâtres de marionnettes en particulier, du cirque et des arts de la rue également, et du théâtre de comédiens encore, malgré tout. Pratique le clown, un peu, le conte, encore plus, le théâtre, toujours, le rire, souvent. Critère central d'un bon spectacle: celui qui émeut, qui touche la chose sensible au fond de la poitrine. Le reste, c'est du bavardage. Facebook: https://www.facebook.com/matdochtermann

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