Théâtre
L’Odyssée – une histoire pour Hollywood de Krsysztof Warlikowski, est incontournable.

L’Odyssée – une histoire pour Hollywood de Krsysztof Warlikowski, est incontournable.

15 mai 2022 | PAR David Rofé-Sarfati

Dans la grande salle de la Colline Krsysztof Warlikowski propose un  spectacle digne d’un scénario hollywoodien, sur le devoir de mémoire après la catastrophe et sur un monde disparu. L’ensemble est une succession de pièces captivantes. 

Un coup de téléphone 

© Magda Hueckel

 

Tout démarre par un coup de téléphone. En 1988, une femme appelle l’écrivaine et dramaturge polonaise Hanna Krall pour l’informer qu’une israélienne, née polonaise rescapée des camps, Izolda Regensberg souhaite qu’elle écrive un livre sur sa vie. Cette même année, Hanna Krall se rend à Jérusalem pour participer à un congrès sur l’histoire et la culture des Juifs polonais. Cet événement important réunit un millier de participants venus du monde entier dont deux cents de Pologne. Les débats abordent l’origine des Juifs en Pologne, de la façon dont ils priaient et chantaient, de leur façon  de s’habiller, de leur nourriture. Un monde qui était disparu.  Le congrès fini, Hanna Krall se rend à Haïfa pour rencontrer Izolda. Izolda connait le travail de Hanna Krall qui avait publié son célèbre : Prendre le bon Dieu de vitesse, une transcription personnalisée de ses conversations avec Marek Edelman, le dernier dirigeant survivant du soulèvement dans le ghetto de Varsovie. De l’échange entre les deux femmes nait le récit La Guerre gagnée par Izolda R. Malheureusement, le livre ne plait pas ; Izolda le trouve minuscule, elle qui réclamait un livre bien épais dont Hollywood se serait emparé pour en faire un film avec Elizabeth Taylor dans le rôle principal. Alors qu’Elizabeth Taylor tournait en Israël, elle s’était d’ailleurs rendue à l’aéroport pour la rencontrer. La sécurité  ne voulant pas la laisser passer, elle s’était exclamée : « Mlle Elizabeth, vous devez incarner mon personnage ! Je vais tout vous raconter, j’ai survécu à Auschwitz. »

Après la catastrophe

© Magda Hueckel

 

Krzysztof Warlikowski s’est imposé comme un des metteurs en scène les plus inspirés et certainement le plus provocateur de sa génération. Il est un homme tourmenté qui aime à revisiter les pièces de théâtre, les œuvres d’opéra pour y brasser ses cauchemars : le racisme, l’antisémitisme, l’homophobie, la montée des nationalismes. Face à la politique ultraconservatrice, intolérante et brutale du gouvernement polonais en place, Krzysztof Warlikowski cherche encore et toujours à résister contre l’amnésie destinée à déformer l’Histoire.

Il met en parallèle l’odyssée d’Homère et celle moderne d’Izolda, cette héroïne des années quarante qui a provoqué elle-même sa déportation pour retrouver son mari.  Il y ajoute ses lectures et ses réflexions. Ainsi viennent nous rencontrer dans une pièce marathon, Izolda bien sûr mais aussi Heidegger, Hanna Arendt, Claude Lanzman, Roman Polanski ou Elisabeth Taylor. 

Un voyage sans fin dans la pensée

© Magda Hueckel

 

La religion catholique, si présente en Pologne, imprègne les mises en scène de Krzysztof Warlikowski. Le spectacle est digne d’un scénario hollywoodien ; il est aussi construit comme une longue via dolorosa, un chemin d’expiation illuminé par des stations sous forme de brèches poétiques, d’inoubliables moments de grâce. Depuis son angoisse de culpabilité, le metteur en scène déploie une méditation sur la survie et l’immortalité et cherche à extraire la dimension universelle des angoisses contemporaines.

Nous sommes emportés dans un voyage au sein même de la pensée de celui qui sait que la réparation de la faute est impossible, qu’un monde est disparu à jamais, qu’une porte s’est fermée, que seul le récit subsiste. Et que l’État d’Israël se légitime dans un ailleurs de l’expiation. 

L’interprétation est formidable, la mise en scène est riche et somptueuse et si parfois on regrettera que la pénitence de Warlikowski l’empêche d’abréger, on doit se souvenir qu’Izolda ne voulait rien de minuscule ; on doit comprendre que le devoir de mémoire s’inscrit ainsi : sans réserve et sans fin . 

 

L’Odyssée – une histoire pour Hollywood  

Mise en scène : Krzysztof Warlikowski
d’après l’Odyssée d’Homère, Le Roi de coeur et Les Retours de la mémoire d’Hanna Krall

avec
Shayek Mariusz Bonaszewski
Ulysse Stanislaw Brudny
Martin Heidegger Andrzej Chyra
Elizabeth Taylor Magdalena Cielecka
Izolda, Le Dibbouk Ewa Dalkowska
L’officier SS, Télégonos, L’homme dans le train, Le client du magasin des pantalons Bartosz Gelner
Roma, Hannah Arendt Malgorzata Hajewska-Krzysztofik
Pénélope Jadwiga Jankowska-Cieslak
Claude Lanzmann Wojciech Kalarus
Robert Evans Marek Kalita
Moine bouddhiste, Coiffeur Hiroaki Murakami
Izolda jeune Maja Ostaszewska
La traductrice, Frau Ruth, Calypso Jasmina Polak
Marek H?asko, Télémaque Jacek Poniedzialek
Barbara Walters Magdalena Poplawska
Roman Polanski Pawel Tomaszewski
et Claude Bardouil
et à l’image
la sœur Maja Komorowska
et La mère Krystyna Zachwatowicz-Wajda

Spectacle en polonais surtitré en français et en anglais

Du 12 au 21 mai 2022 – du mardi au samedi à 19h30 • durée 3h45 incluant un entracte

Grand Théâtre

Crédit Photo © Magda Hueckel

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David Rofé-Sarfati
David Rofé-Sarfati est Psychanalyste, membre praticien d'Espace Analytique. Il se passionne pour le théâtre et anime un collectif de psychanalystes autour de l'art dramatique www.LautreScene.org. Il est membre de l'APCTMD, association de la Critique, collège Théâtre.

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