Théâtre
Liberté je crie ton nom : Corbeaux de Bouchra Ouizguen

Liberté je crie ton nom : Corbeaux de Bouchra Ouizguen

10 octobre 2016 | PAR Marianne Fougere

Avec corbeaux, la chorégraphe marocaine déploie une écologie fascinante et saisissante pour parvenir à capter, et retenir, l’attention de son public.

[rating=3]

Une à une, en silence, 18 femmes surgissent et prennent place. Pyramide des âges, palette de silhouettes. Un « costume » en commun, cependant, puisque toutes sont vêtues d’un justaucorps et de chaussons noirs, et leurs têtes recouvertes par un fichu blanc. Un ange passe, mais le silence ne dure qu’un instant, rompu qu’il est par cette drôle de danse qui va se produire et se répéter inlassablement durant les 35 minutes à venir. Sous les yeux ébaubis, abasourdis, d’une foule de spectateurs amassés.

Sans intérêt ? Cette chorégraphie conçue par la danseuse et chorégraphe marocaine Bouchra Ouizguen peut, de prime abord, le sembler. Depuis quelques années déjà, le Centre Georges Pompidou nous a habitués aux performances borderline. Mais, cette fois-ci, avec ces cris rauques et primitifs n’a-t-on pas outrepassé les limites de l’admissible ? N’avons-nous pas touché au comble de l’absurdité performative lorsque, retenus comme en otage, nous sommes contraints de regarder, médusés, des femmes secouant leur tête d’avant en arrière, les bras ballant le long du corps ? Mais puisque l’on est là, on regarde. Enfin, on tend l’oreille, une oreille qu’agressent voire brutalisent des sons gutturaux et caverneux.

Peu à peu, la magie opère, la dimension transformative de la performance nous saisit et nous happe littéralement. C’est à une transe collective que l’on assiste ; et, que l’on cherche du regard la chute du prochain fichu, que l’on fixe ses yeux sur une des danseuses parce qu’elle nous fait face, nous intrigue ou parce que son cri en nous résonne, on participe pleinement à la co-création d’un univers hypnotique. Nos yeux s’habituent, notre ouïe s’affine puisque progressivement le son discordant du début s’harmonise et nous donne à entendre un vaste répertoire de vocalises : certains cris sont troués de douleur, d’autres exultent de joie ou de haine. Tous se mêlent et se répondent. Si aucun regard n’est échangé entre les danseuses, on perçoit pourtant combien chacune d’elles ressent la présence des autres à ses côtes. A l’image de leurs voix qui s’accordent, leurs corps mutuellement se soutiennent. Aussi, avec Corbeaux, Bouchra Ouizguen signe-t-elle un bel éloge de la liberté, une liberté qui se conquiert par la force du collectif et la mise à l’épreuve des limites – que celles-ci soient celles de la communauté ou celles balisées du théâtre.

Spectacle qui fait partie du Festival d’Automne ainsi que du programme New Settings de la Fondation d’entreprise Hermès.
Prochaines représentations:

T2G Théâtre de Gennevilliers: samedi 15 octobre à 20h30 et dimanche 16 octobre à 15h

Musée du Louvre (Cour Carrée): lundi 17 octobre à 19h

Visuel : © Hasnae El Ouarga

Infos pratiques

Théâtre de la Mackellerie
Galerie Polka
Musée du Louvre

One thought on “Liberté je crie ton nom : Corbeaux de Bouchra Ouizguen”

Commentaire(s)

  • Fougère

    Erratum: le spectacle de Bouchra Ouizguen fait également partie du programme « New Settings » de la Fondation d’entreprise Hermès (et non pas uniquement du Festival d’Automne comme je l’avais indiqué).

    octobre 10, 2016 at 20 h 56 min

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