Théâtre

L’heureux stratagème de Marivaux à la Comédie Francaise

L’heureux stratagème de Marivaux à la Comédie Francaise

24 septembre 2018 | PAR David Rofé-Sarfati

Emmanuel Daumas met en scène dans la salle du Vieux Colombier L’heureux Stratagème  dans une proposition qui avec intelligence réactualise tout en l’honorant la pensée de Marivaux dont sa transgression.

Il faut que les acteurs ne paraissent jamais sentir la valeur de ce qu’ils disent et en même temps que les spectateurs le sentent et la démélent. (Marivaux)

Dans un dispositif en double frontal, la scène posée entre deux séries de rangées de spectateurs est un rectangle blanc encadré de deux coursives à vue et éclairé plein feu. Le décor est blanc cru, le peu de mobilier tout aussi blanc se fond dans ce substrat incolore. Rien n’accroche le regard.Traditionnellement le bifrontal cherche à rapprocher les spectateurs du lieu de l’intrigue pour leur offrir une proximité avec les personnages. On se souvent entre autres pour le vieux Colombier  du dernier Vania ou de l’ovni Paroles, pas de rôles/vaudeville en 2010. Chez Daumas, le dispositif efface le plateau tandis que l’absence d’aspérités, d’objets ou d’éléments de décor vole à l’oeil du spectateur un décor à parcourir. Sans ce soulagement à poser notre regard sur un endroit puis un autre, sans cet exercice réflexe d’avant spectacle nous relisons le programme sachant déjà que notre attention et notre concentration sera bientôt convoquée dans ce piège exigeant. De cet inconfort là alors que le public s’installe Nicolas Lormeau déjà s’en amuse; il nous interpelle en déambulant, s’amuse à regretter à haute voix un décor si blanc, réclamant notre avis. Désorienter de ne plus repérer telles des balises le jardin la cour les cintres l’espace scénique et le hors scène, nous sommes devant un non-décor, une machine blanche et crue, ultime écrin du texte magnifique de Marivaux.. Et les comédiens du Français relèvent le défi. Avec une intelligence de jeu; ils transforment le texte foncièrement littéraire de l’auteur du 18e siècle en une chantante langue vernaculaire .

 

Bien que l’infidélité soit un crime, c’est que je soutiens qu’il ne faut pas un moment hésiter d’en faire une, quand on est tentée, à moins que de vouloir tromper les gens, ce qu’il faut éviter, à quelque prix que ce soit. (Marivaux)

L’intrigue est simple. Un homme, Dorante est abandonné par la femme qu’il aime une marquise tandis qu’une comtesse est abandonnée par celui qu’elle aime, car celui-ci aime désormais la marquise. Dorante imaginera avec la comtesse un stratagème en vue de récupérer l’amour de sa marquise: éveiller la jalousie de celle-ci en singeant d’être fou amoureux de celle-là. Analogiquement se joue la même équation chez les serviteurs et Arlequin prie pour retrouver sa Lisette. La troupe donne tout. Laurent Lafitte est l’amant volage de la marquise. Il nous livre une partition à accent burlesque et délicieuse. Éric Génovèse son valet est un Sganarelle souriant, mais cynique. Nicolas Lormeau, le père de Lisette fidèle à son talent est un paysan hilarant. Jennifer Decker est Lisette, fraîche et touchante. Loïc Corbery interprète un magnifique Arlequin.  Julie Sicard propose une marquise toute en finesse.

Emmanuel Daumas a lu au plus prés et au plus profond. En ce début de 21e siècle, la tentation eût été grande à convoquer la psychanalyse; il s’y refuse et même si la comtesse frôle parfois la mascarade hystérique, même si les pantacourts portés par les protagonistes donnent à entrevoir l’adolescent qui veut se faire entendre, même si chaque personnage imaginé par Marivaux en 1733 confirme avec bonheur le freudisme, Daumas se place ailleurs.  Il évite une psychologisation qui aurait oublié la fonction littéraire. Nous pouvons élaborer.

Ces personnages sont des êtres de chair et de sang traversés par leur peur, par leur quête de bonheur et d’amour. Ils sont des femmes modernes et émancipées. Ils se constituent à se débattre capturés par leur égoïsme et acculés par leur amour propre. Les amours propres justement rendent les êtres amers et insincères. La partition est d’autant plus admirable que Claire de La Rüe du Can joue avec brio une Comtesse à la lisière de l’embrasement gênée par un trop grand amour propre. Et Jérôme Pouly s’enrôle dans le personnage central de Dorante. Il n’est pas un ado à culottes courtes, il porte costume. Il est l’amoureux sincère. Il est la pierre angulaire de l’intrigue un deus ex machina d’une machine blanche et crue. Il est à l’image de la pièce : génial.

L’heureux stratagème
de Marivaux
Mise en scène Emmanuel Daumas
jusqu’au 4 Novembre
Vieux Colombier de la Comédie Francaise
durée 1H45

 

Crédits Photos Christophe Raynaud de Lage, coll.CF

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David Rofé-Sarfati
David Rofé-Sarfati est Psychanalyste, membre praticien d'Espace Analytique. Il se passionne pour le théâtre et anime un collectif de psychanalystes autour de l'art dramatique www.LautreScene.org. Il est membre de l'APCTMD, association de la Critique, collège Théâtre.

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