Théâtre

« Les Serments indiscrets » au Théâtre du Nord, théâtre de lumière et art de la litote

« Les Serments indiscrets » au Théâtre du Nord, théâtre de lumière et art de la litote

19 septembre 2014 | PAR Audrey Chaix

Les Serments indiscrets ne fait pas partie des pièces les plus connues de Marivaux, et c’est bien dommage, car elle mérite bien que l’on s’y arrête. C’est ce qu’a fait Christophe Rauck, sur les conseils de sa compagne Cécile Garcia Fogel. L’intrigue des Serments est digne des meilleurs marivaudages : les pères de Damis et de Lucile ont décidé de sceller leur amitié en mariant leurs enfants. Sauf que les jeunes gens n’ont aucune intention d’épouser qui que ce soit. Dans le dos de leurs pères, ils conviennent donc que Damis fera semblant de courtiser Phénice, la jeune sœur de Lucile, pour justifier leur refus de se marier. Tout irait pour le mieux… las, les deux jeunes gens s’éprennent l’un de l’autre au moment de se jurer de ne pas se plaire, et la fierté les empêche de revenir sur leurs belles paroles d’indépendance…

Marivaux, c’est l’auteur de la litote. A l’image des héros cornéliens, les personnages ne se haïssent point lorsqu’ils s’aiment, et ils ne seraient pas fâchés de se marier – comprenez, c’est leur souhait le plus cher. Par fierté ou par bienséance, ils cachent leurs sentiments, voilent leurs passions et préfèrent renoncer au bonheur plutôt que d’avouer leurs pensées. C’est ce que représentent Lucile et Damis, qui s’éprennent l’un de l’autre au premier regard, mais attendent l’ultime échange de la pièce pour finir par se l’avouer – au grand soulagement de leur entourage, et du public avec eux.

Pour illustrer ce temps qui passe, menaçant le bonheur des trop fiers amants, Christophe Rauck a choisi d’éclairer son plateau à la bougie – en fondant, la cire donne le tempo de la pièce, qui avance d’un pas décidé vers la résolution, sans un temps mort. Il résulte de cette urgence une mise en scène enlevée, qui se marie bien avec le texte plein d’esprit de Marivaux. Les bougies, qui rappellent l’éclairage des pièces au 18e siècle (la fin d’un acte permettait de changer les bougies fondues), créent ainsi une atmosphère chaude et confinée, renforcée par l’usage de longs voiles noirs pour marquer la limite entre le plateau et les coulisses, et avec lesquels les acteurs jouent avec bonheur. Tables, chaises, livres et autres accessoires rappellent le boudoir d’une maison cossue, et au fur et à mesure que la pièce avance et que les sentiments se révèlent, le plateau se dépouille, jusqu’à être noyé sous une pluie intense de riz.

Sous cette pluie de riz, et dans cette urgence savamment orchestrée, se démènent les comédiens qui, pour la plupart, rendent jubilatoire le texte de Marivaux. Hélène Schwaller et Marc Chouppart, qui interprètent Lisette et Frontin, valets de Lucile et Damis, manient le verbe et le sens de la répartie avec une maîtrise époustouflante. À la fois pince-sans-rire et cyniques, ils donnent chacun plus d’étoffe à leurs personnages, qui mènent leur propre barque à l’aune de leurs intérêts, et non seulement à ceux de leurs maîtres. L’autre duo qui ravit le public, c’est celui des deux pères, Orgon (Alain Trétout) et Ergaste (Marc Susini), barbons dépassés par les histoires de cœur de leurs enfants, dont ils ne saisissent pas tous les tenants et aboutissants, et le font savoir avec force bougonnements et bras levés au ciel.

En revanche, Cécile Garcia Fogel, qui interprète Lucile, ne nous a pas convaincus, et c’est bien dommage car c’est autour de ce personnage de femme bien décidée à ne pas se laisser faire par les hommes qui l’entourent que repose l’intrigue. Nous l’avions vue dans Phèdre en mars dernier au TGP (la production sera reprise en novembre au Théâtre du Nord), et c’est sur le même registre qu’elle joue Lucile : voix rauque, diction hachée qui rend son discours difficile à suivre – un comble pour une langue aussi limpide que celle de Marivaux, et jeu qui paraît sur-joué, basculant dans l’hystérie par moment, ce qui discrédite Lucile en faisant d’elle une enfant gâtée fort peu sympathique. C’est d’autant plus dommage que Pierre-François Garel campe un Damis un peu veule qui charme par ses maladresses et ses excès de fierté mal placée

Ce bémol ne nous a pas empêché de passer un très bon moment en compagnie de ces Serments Indiscrets, qui séduiront un large public parce qu’ils ont l’immense mérite – et cela arrive finalement assez rarement pour qu’il soit important de le souligner – d’être accessibles au plus grand nombre. À la lueur des bougies, les indiscrétions rattrapent les serments trop vite consentis, et les applaudissements révèlent un engouement du public pour une pièce au charme indéniable.

Photos : © Anne Nordmann

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