Théâtre
Les âmes en peine de Dea Loher résonnent à la Comédie-Française

Les âmes en peine de Dea Loher résonnent à la Comédie-Française

02 avril 2015 | PAR Christophe Candoni

Dans Innocence, s’exposent les fragments de vie saisissants d’êtres instables et perdus croqués par Dea Loher, première dramaturge de langue allemande à entrer de son vivant au répertoire de la Comédie-Française. 

Dea Loher est une star des plateaux allemands. Née en 1964 à Traunstein en Haute-Bavière, à la frontière autrichienne, et installée depuis les années 1990 à Berlin, elle a étudié la philosophie et la littérature avant d’écrire une vingtaine de pièces de théâtre jouées avec beaucoup de succès outre-Rhin. Découverte en France avec « Tatouage », « Barbe bleue, espoir des femmes » ou bien encore « Manhattan Medea », elle reçoit l’honneur d’entrer au répertoire de la Comédie-Française avec « Innocence » (« Unschuld » en allemand). La pièce créée en 2003 au Thalia Theater de Hambourg a déjà ses versions de référence. Celle d’Andreas Kriegenburg, un metteur en scène avec lequel elle a entamé une longue collaboration artistique, puis dans un tout autre style celle du Michael Thalheimer montée en 2011 au Deutsches Theater de Berlin où Dea Loher était auteure associée. A Paris, c’est le québécois Denis Marleau, déjà familier d’une œuvre peu aisée à monter, qui assure la mise en scène.

Cela commence par la mystérieuse noyade d’une femme rousse. Elisio (hypersensible Nâzim Boudjenah) un travailleur clandestin, aurait voulu sauter à l’eau pour lui porter secours mais il demeure là immobile, interdit, sous les recommandations de son ami, Fadoul, un autre immigré (très bon Bakary Sangaré, seul acteur africain de la troupe) qui lui rappelle que sans papiers, ils doivent craindre d’avoir affaire à la police. D’emblée, la pièce se place sous le signe de la mort et de la culpabilité. Plus tard, comme pour racheter cet acte manqué, Fadoul trouve des milliers d’euros dans un sac poubelle en plastique laissé à l’arrêt de bus et décide de mettre à profit ce qu’il croit être un don de Dieu pour financer l’opération chirurgicale qui fera retrouver la vue à Absolue, une jeune strip-teaseuse aveugle (belle et étrange Georgia Scalliet). Voici simplement quelques bribes des histoires parallèles qui constituent la pièce. Se croisent également les parcours de femmes d’âges mures comme cette vieille mère handicapée et mythomane (Danièle Lebrun, délectablement détestable) qui s’installe chez sa fille dont le couple bat de l’aile ou bien encore cette philosophe fantasque et kafkaïenne qui soliloque sur la non-fiabilité de l’existence au côté d’un mari muet qu’elle brutalise compulsivement (Cécile Brune, absolument formidable).

Bien sûr les comédiens prennent en charge une somme de texte qui par moments peut se diluer et finir par échapper. Ils sont aussi parfois trop théâtraux mais apportent profondeur et intensité à leurs longues prises de parole. Ils ne quittent jamais le plateau et, enfermés dans leur solitude, ils s’y rencontrent peu. C’est le fort parti pris de la mise en scène de Denis Marleau, d’une radicale et évidente simplicité, que de les exposer en spectateurs passifs de l’histoire de l’autre. Ensemble et séparés, réunis dans l’espace neutre et cafardeux d’une salle d’attente qui a priori ne ménage que peu d’intimité, toutes ces individualités retranchées composent finalement une petite communauté qui catalyse les traumas de la société. La zone portuaire désertée, le pont d’autoroute, la tour HLM d’où se jettent les suicidés, tout se dissimule derrière d’épais murs blancs et sans histoire que seules animent des projections de dessins naïfs et enfantins finalement assez évitables.

Dea Loher signe un texte âpre, rude, angoissé mais aussi plein d’humour noir et d’empathie avec la souffrance du monde contemporain dont elle propose un état des lieux grinçant, touchant, inquiétant. Ses histoires relativement peu banales mais vécues par des gens bien ordinaires, des plus ou moins laissés pour compte, drainent les grands questionnements existentiels d’une humanité égarée entre désespoir et quête forcenée de bonheur, d’attention et de dignité. Denis Marleau qui avait signé sa première mise en scène à la Comédie-Française avec un Agamemnon de Sénèque revient d’une certaine façon à la tragédie, politique et sociale, plus intime et familière, celle de l’ici et maintenant, celle de chacun d’entre nous.

Photo © Christophe Raynaud de Lage / coll. Comédie-Française

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Christophe Candoni
Christophe est né le 10 mai 1986. Lors de ses études de lettres modernes pendant cinq ans à l’Université d’Amiens, il a validé deux mémoires sur le théâtre de Bernard-Marie Koltès et de Paul Claudel. Actuellement, Christophe Candoni s'apprête à présenter un nouveau master dans les études théâtrales à la Sorbonne Nouvelle (Paris III). Spectateur enthousiaste, curieux et critique, il s’intéresse particulièrement à la mise en scène contemporaine européenne (Warlikowski, Ostermeier…), au théâtre classique et contemporain, au jeu de l’acteur. Il a fait de la musique (pratique le violon) et du théâtre amateur. Ses goûts le portent vers la littérature, l’opéra, et l’Italie.

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