Théâtre
Le voile de la vérité : Hearing de Amir Reza Koohestani

Le voile de la vérité : Hearing de Amir Reza Koohestani

17 octobre 2016 | PAR Marianne Fougere

Présenté en Avignon dans le cadre du focus sur le Moyen-Orient, Hearing nous donne à entendre combien vérité ne rime pas tant avec limpidité que culpabilité.

Que s’est-il passé dans le dortoir des filles le soir du Nouvel An ? Un homme était-il présent dans la chambre de Neda ? Comment est-il parvenu à se glisser dans la cage dorée féminine ? Portait-il un tchador comme le colporte la rumeur? Est-ce son rire que Samaneh a cru entendre ? Répondre à ces questions n’a rien d’évident puisque aucune preuve tangible ne permet d’entériner les décisions. Ces questions, pourtant, l’interrogatoire mené par la surveillante du dortoir aspire à les démêler ; des questions qui, depuis une douzaine d’années, ne cessent de venir tourmenter une Samaneh rongée par la culpabilité d’avoir parlé.

Empruntant à la fugue musicale, le motif du contrepoint, Koohestani n’a de cesse de déplier l’interrogatoire des étudiantes sous diverses variations. Ainsi, dans l’exposition du premier thème, l’interrogatrice reste muette, les étudiantes semblant dès lors donner la réplique à un mur. Ce n’est que plus tard, dans une reprise, que le son de sa voix et le fond de ses propos enfin nous parviennent. Ces reprises tissent le fil de l’interrogatoire qui met Samaneh face à elle-même, face à ses propres contradictions et à sa vérité. Entre ce qu’elle a dit ou renoncé à dire devant le conseil de discipline, entre ce qu’elle ou d’autres qu’elle ont cru entendre et ce qui est entendu, tout n’est question que d’interprétation et de points de vue. Une affaire d’apparence et de perspectives donc qui, avec l’utilisation de la GoPro, prend véritablement tout son sens.

En creux de cet interrogatoire, c’est aux « questions sans réponse » de la société iranienne qu’Amir Reza Koohestani a voulu s’affronter. Puisant son inspiration tout autant dans le film Devoirs du Soir réalisé par Kiarostami que dans les souvenirs de son amie l’actrice Mahin Sadri, le dramaturge iranien aborde à mots couverts les tabous et les interdits de son pays. La scénographie, épurée à l’extrême, habille sobrement le plateau d’un voile clair-obscur qui protège le propos de tout détournement politique, tout en donnant à entendre la voix de celles qui, chaque jour, œuvrent à instaurer quelques rares îlots de liberté dans un océan de carcans. Ainsi, dans un contexte peu propice à l’humour et la transgression, Hearing se donne aussi comme une bouleversante bouffée de respiration. In fine, c’est le souffle du désir de vivre qui nous fait frémir et nous anime du même élan vital qui poussait Néda à dévaler sur son vélo les pentes de la colline.

Visuel: ©Christophe Raynaud de Lage

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