Théâtre

Le « Savannah Bay » de Duras en terres mystérieuses

Le « Savannah Bay » de Duras en terres mystérieuses

07 février 2019 | PAR La Rédaction

La pièce de Marguerite Duras, écrite en 1983 pour Madeleine Renaud, se joue actuellement au théâtre du Lucernaire -sans les costumes d’Yves Saint-Laurent, mais en musique ! La mise en scène épurée de Christophe Thiry, le fondateur de L’Attrape Théâtre, parvient-elle à captiver le public jusqu’au bout ?

Par Mélanie Tillement.

Savannah Bay. Que ce titre est beau, que de rivages lointains il promet, que d’aventures exotiques il implique… Mais toujours cernées d’une brume opaque : qui est cette femme dont ce lieu porte le nom ? Ou plutôt, que représente-t-elle ? Une idée, selon Marguerite Duras. Et même plusieurs : l’amour conduit à la mort, la mort mène à l’oubli, l’oubli abouti à la folie latente…
Une jeune femme tente d’aider une vieille dame à se souvenir d’un événement précis de son passé, le suicide de sa fille dans la baie orientale de Savannah, tout là-bas en Indochine, sur ce continent asiatique porteur de rêves et de désillusions. Elle commence par lui chanter une chanson d’Édith Piaf, C’est fou c’que je peux t’aimer, accompagnée par un musicien polyvalent -extérieur à l’histoire, et pourtant, la vieille dame le prendra à témoin plus d’une fois. C’est en réalité une pièce dans la pièce que tente de faire jouer la plus jeune à son ainée, si élégante dans son habit de scène, tailleur mauve et foulard magenta drapé autour des épaules, afin qu’elle se remémore cet épisode douloureux de sa vie. Les récits s’imbriquent les uns dans les autres : la pièce de théâtre dans la pièce de théâtre sur la scène du théâtre. Voilà qui bousculent les conventions, et les spectateurs.
Il est ici question d’une mémoire perdue qu’il faut absolument retrouver pour connaître la paix : la jeune femme est la fille de la disparue, et la petite-fille de l’aïeule au regard vague. Elle veut savoir ce qui est arrivé à sa mère, pourquoi elle s’est donnée la mort. Alors elle vient tous les jours voir la vieille comédienne, et lui chantonne la même chanson, et lui répète le même début d’histoire, guettant l’instant où sa grand-mère enfin lui dévoilera la raison du décès de sa génitrice. La jeune femme lui parle du rocher blanc, brûlant sous le soleil aveuglant, recouvert par les vagues à intervalle régulier, où se sont rencontrés ses parents. Mais l’idylle est trop puissante, l’amour, comme la marée, emporte jusqu’à la vie de l’amante en se déployant. De ce que l’on comprend, elle est enceinte, et sitôt l’enfant mise au monde, se rend dans les marécages aux abords de la petite ville du Siam où elle habite, et se donne la mort. Pourquoi ? Comment ? Que devient le fruit de l’amour laissé à l’abandon ?

La pièce ne donne pas de réponses, ou bien trop mystérieuses pour permettre au spectateur d’affirmer quoi que ce soit à cet égard, tant la mémoire de la vieille comédienne est altérée. Son regard, sans que rien ne puisse l’empêcher, se perd par à coup dans les limbes abritées par son esprit, devient vitreux, se détache de la réalité pour fuir dans une alternative imaginaire.
Joue-t-elle la comédie, lorsqu’elle confesse ne pas se rappeler de ce qu’il est advenu cette nuit-là à Savannah Bay ? Est-ce une réminiscence si douloureuse, qu’elle ne peut affleurer à la conscience de la vieille dame sans lui causer une douleur physique ?
Michèle Simmonet, qui incarne cette comédienne âgée à la mémoire chancelante, possède une telle force de jeu qu’elle est en devient le point de repère auquel se raccroche le spectateur, sans lequel son attention se décrocherait de cette pièce dont le propos est si évanescent.

SAVANNAH BAY, au Théâtre du Lucernaire jusqu’au 24 mars à 19h du mardi au samedi, le dimanche à 16H
visuel :affiche du spectacle

Infos pratiques

Odéon Théâtre de l’Europe
Les Gémeaux
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