Théâtre
Le Petit Maître corrigé de Marivaux mise en scène Clément Hervieu-Léger à La Comédie Francaise

Le Petit Maître corrigé de Marivaux mise en scène Clément Hervieu-Léger à La Comédie Francaise

07 décembre 2016 | PAR David Rofé-Sarfati

Marivaux écrit Le Petit-Maître corrigé en 1734 pour les comédiens de la Comédie Française. La pièce mal reçue par le public s’arrête après deux seules représentations. Voila que prés de trois cents ans plus tard elle entre au programme de l’alternance du Français entre les Damnes et La Règle du Jeu. Dans un même mouvement, Clément Hervieu-Léger propose une lecture de la pièce faussement classique et sacrément audacieuse. Une lecture moderne qui par la performance des comédiens est une réussite.

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Le décor est un tertre de terre hérissé de plantes hautes et sèches, de ces plantes destinées à retenir la terre, à empêcher l’éboulement. Au fond un chemin de campagne. Dans ce décor unique des panneaux de fond de scène différents pour chacun des trois actes descendront des cintres. On appelle petit-maître un jeune homme de Cour, qui se distingue par un air avantageux, par un ton décisif, par des manières libres et étourdies. Un petit maître, c’est aujourd’hui ce que l’on appellerait un arrogant et méprisant fashion addict .
Le marquis Rosimond, le petit-maître arrive de Paris pour épouser par un mariage arrangé par ses parents une provinciale. Même s’il apprend que Hortense, sa future épouse a de beaux yeux et beaucoup d’esprit, Rosimond, fat et orgueilleux, la méprise déjà. Hortense décide qu’elle n’épousera pas Rosimond s’il ne change de ton. Dorimène a une liaison avec Rosimond, amoureuse et vexée, décide, quant à elle, d’empêcher le mariage, décide qu’Hortense épousera Dorante et qu’elle épousera Rosimond. Sauf que ce dernier qui a eu le temps de découvrir Hortense est tombé amoureux d elle et il mettra longtemps à se l’avouer puis à lui avouer. Il finit par demander pardon de son mépris et de ses arrogances et tombe aux pieds d’Hortense en la suppliant d’oublier ses folies. Dorimène réclame la main de Rosimond, tandis qu’Hortense concède à l’épouser car il est maintenant « corrigé ».

Les conflictuelles et donc comiques confrontations entre les Parisiens et les provinciaux, entre le snobisme et la simplicité, la fatuité et la sincérité sont explorées. Au centre la question de l’amour, celui authentique qui s’abat sans prévenir et par suite la question de savoir quoi en faire lorsqu’il surgit. Le cocktail du marivaudage délicieux est achevé, avec servantes et valets.
La pièce est classique et le texte est merveilleux. Aussi, la mise en scène est classique, comme la scénographie. On retrouve les magnifiques costumes que seul le Français peut produire et l’expérience de jeu à laquelle les comédiens-français nous ont habitués. Au fond, on retrouve, et c’est notre premier bonheur, le bon théâtre des fondamentaux et l’univers mental que La Comédie Française a le pouvoir de faire émerger.
Sauf que l’audace est là car la nouvelle direction en a prouvé son goût; les choix de mise en scène et de scénographie sont courageuses et risquées. Les cintres sont visibles ; nous sommes comme devant une expérience de laboratoire, dans une boite de petri,  dans un microcosme agencé pour nous et où va se jouer une intrigue dense et complexe dans laquelle le sujet du collectif s’intrique sans cesse à l’intime, le général avec l’individuel et où la moquerie sociale ne lâche rien devant la satire psychologique. Le jeu des comédiens semble n’éviter aucun excès comique, aucune pitrerie périlleuse sans toutefois basculer dans un cabotinage de boulevard ; et Florence Viala et Adelin d’Hermy sont extraordinaires, merveilleuses, inoubliables. On rit constamment.
Suprême audace, Clément Hervieu-Léger ose la psychologisation des personnages, casse-gueule habituellement, mais il peut compter sur la force du texte et sur le talent extraordinaire de ses camarades, car il est aussi comédien et peut être que là réside une des secrets de la performance et de notre plaisir, en cela que cette performance ose la psychologie sans mordre sur nos imaginaires. Florence Viala est une épatante et grandiose hystérique qui n’a de cesse de mettre en spectacle et sa mascarade de séductrice et son caractère trempé de maîtresse-femme. Adeline d’Hermy est une paysanne déglacée aussi faussement naïve que terrienne enjouée. La licence de ses propos appelle à une licence des gestes alors que chez Doriméne, la parisienne, la licence du discours est contenue dans un corps qui ne se dévoile qu’avec élégance et intrigue. Sandre est un parfait bon papa de caricature. Pierre Hancisse et Loïc Corbery figurent avec finesse ce qui se constitue derrière le Don Juanisme de Rosimond ou derrière cette amitié au sein de laquelle circule de la jalousie entre lui et Dorante, un soupcon d’une homosexualité latente entrevue dans un fin dévoilement rendant l’édifice psychologique d’autant plus adroit qu’audacieux. A l’instar des herbes du tertre, le génie de la mise en scène et le talent des comédiens, le seul jeu de Florence Viala justifie le prix de la location, retiennent l’édifice. Au profit de notre plaisir de spectateur et du texte de Marivaux si moderne cependant que vieux de trois siécles.

Du trés bon Francais à la sauce Ruf :   aussi classique que novateur.

Crédit Photos Vincent Pontet

Distribution
Florence Viala : Dorimène
Loïc Corbery : Rosimond, fils de la marquise
Adeline d’Hermy : Marton, suivante d’Hortense
Pierre Hancisse : Dorante, ami de Rosimond
Claire de La Rüe du Can : Hortense, fille du comte
Didier Sandre : le Comte, père d’Hortense
Christophe Montenez : Frontin, valet de Rosimond
Dominique Blanc : la Marquise
Comédiens de l’Académie :

La suivante de Dorimène : Ji Su Seong

Équipe artistique :
Mise en scène : Clément Hervieu-Léger
Scénographie : Éric Ruf
Costumes : Caroline de Vivaise
Lumières : Bertrand Couderc
Musique originale : Pascal Sangla
Son : Jean-Luc Ristord
Maquillages et coiffures : David Carvalho Nunes
Collaboration artistique : Frédérique Plain
Assistante à la scénographie : Dominique Schmitt

Infos pratiques

Ville de Valence
Le Bellovidère
Christophe Candoni
Christophe est né le 10 mai 1986. Lors de ses études de lettres modernes pendant cinq ans à l’Université d’Amiens, il a validé deux mémoires sur le théâtre de Bernard-Marie Koltès et de Paul Claudel. Actuellement, Christophe Candoni s'apprête à présenter un nouveau master dans les études théâtrales à la Sorbonne Nouvelle (Paris III). Spectateur enthousiaste, curieux et critique, il s’intéresse particulièrement à la mise en scène contemporaine européenne (Warlikowski, Ostermeier…), au théâtre classique et contemporain, au jeu de l’acteur. Il a fait de la musique (pratique le violon) et du théâtre amateur. Ses goûts le portent vers la littérature, l’opéra, et l’Italie.

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