Théâtre

Le dernier jour de sa vie : un marathon Sophocle avec Wajdi Mouawad pour Mons 2015

Le dernier jour de sa vie : un marathon Sophocle avec Wajdi Mouawad pour Mons 2015

08 juillet 2015 | PAR Audrey Chaix

Mons, 5 h, un matin de la fin juin. Les rues sont désertes. Sauf aux abords du Théâtre le Manège, où des théâtreux mal réveillés se consolent d’être debout si tôt à l’aide une tasse de café. Car ce dimanche n’est pas tout à fait comme les autres : pour la première – et unique fois, Mouawad et sa troupe vont jouer les sept tragédies de Sophocle, les sept pièces du tragédien grec qui nous sont parvenues. Les cinq premières, créées par Mouawad au fur et à mesure de sa carrière de metteur en scène, sont des reprises, et les deux dernières, Philoctète et Les larmes d’Œdipe (Œdipe à Colone), des créations. Sept pièces qui vont emmener le public jusqu’à 00 h 50.

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Les sept pièces présentées sont réparties en trois grands thèmes : des Femmes (Les Trachiniennes, Antigone et Électre), des Héros (Œdipe Roi, Ajax – Cabaret), et Des Mourants (Inflammation du verbe vivre, d’après Philoctète, et Les Larmes d’Œdipe). Trois thèmes, et trois ambiances différentes. Avec Des Femmes, une belle place est laissée à la musique, composée par Bertrand Cantat, Bernard Falaise, Pascal Humbert et Alexander MacSween. Bertrand Cantat est aussi sur scène pour interpréter le chœur, alors que les autres comédiens s’échangent les rôles en fonction des pièces. Si Les Trachiniennes apparaissent un peu faibles par rapport aux deux autres – formant toutefois une belle « scène d’exposition », merveilleusement portée par Sylvie Drapeau – c’est Électre qui nous a fait l’impression la plus forte : interprétée par une Sara Llorca enceinte de sept mois, la fille vengeresse d’Agamemnon et de Clytemnestre saisit les cœurs et secoue les âmes pour donner chair à la tragédie de la jeune femme.

Pour le cycle Des Héros, la musique live disparaît presque du plateau – ce qui est bien dommage car cela apportait une vraie dimension mystique aux pièces. Œdipe Roi, avec Victor de Oliveira dans le rôle titre, se compose selon une scénographie très sombre, tout au long de laquelle Jocaste (Nathalie Bécue) fait des allers retours sur le plateau en gémissant, la corde au cou. En fond de scène, une immense toile noire fond littéralement sous les yeux du public, comme pour signifier le délitement inexorable des Labdacides alors que Œdipe prend conscience qu’il a tué son père et qu’il couche avec sa mère. Avec Ajax – cabaret, changement radical d’esthétique et d’atmosphère. La vidéo fait son entrée sur le plateau, la pièce est l’occasion d’un déplacement temporel qui ancre l’action dans une époque plus contemporaine aux spectateurs. La pièce originale de Sophocle devient plutôt un canevas sur laquelle Mouawad tisse une interprétation plus personnelle de la tragédie, avec de bons moments de comédie. Après presque 10 h de présence au Théâtre du Manège, il faut un petit temps d’adaptation au spectateur pour se mettre dans cette nouvelle ambiance …

Car les deux créations présentées à cette occasion par Mouawad, et qui forment le cycle Des Mourants, ne sont plus que très éloignées des pièces de Sophocle. Nous n’avons pas pu rester pour la dernière, Les Larmes d’Œdipe. Dans Inflammation du verbe vivre (Philoctète), Mouawad se met lui-même en scène en partant du constat qu’avec le décès de Robert Davreu, son traducteur de Sophocle, il n’a plus la matière pour continuer. Commence ainsi une véritable descente aux enfers, à l’image de celle d’Orphée, où le metteur en scène part en quête du sujet de sa pièce, prêt à y laisser la vie pour pénétrer dans le monde des morts. Une pièce étrange – surtout dans le cadre d’un tel marathon ! qui est plus un commentaire sur le rapport de Mouawad à l’œuvre de Sophocle, qu’une véritable mise en scène de la pièce du grand tragédien.

En présentant les sept mises en scène des œuvres de Sophocle par Wajdi Mouawad, Mons 2015 a fait un véritable pari : pas forcément facile d’attirer des spectateurs pour près de 20 h de tragédie grecque un dimanche de juin. Pari réussi haut la main, puisque la salle était comble. Ce lancement du Festival au Carré (qui dure jusqu’au 11 juillet) a ainsi été une véritable expérience pour un public marathonien, heureux de se plonger dans les affres des héros de la mythologie grecque. Une belle expérience.

Photos : © Jean-Louis Fernandez

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Audrey Chaix
Professionnelle de la communication, Audrey a fait des études d'anglais et de communication à la Sorbonne et au CELSA avant de partir vivre à Lille. Passionnée par le spectacle vivant, en particulier le théâtre, mais aussi la danse ou l'opéra, elle écume les salles de spectacle de part et d'autre de la frontière franco-belgo-britannique. @audreyvchaix photo : maxime dufour photographies.

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