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La nuit où, avec Houellebecq, Ionesco et Dante, on a attendu le lever du soleil au Théâtre de la Ville

La nuit où, avec Houellebecq, Ionesco et Dante, on a attendu le lever du soleil au Théâtre de la Ville

23 juin 2020 | PAR Amelie Blaustein Niddam

Fou ! C’était fou ! C’est fou puisque « ça » existe encore. Nous sommes le 23 juin, il est 11H15 et le 22 à 16h, le Théâtre de la Ville est entré en veillée comme on entre en résistance pour un marathon de 48 heures de spectacles (presque) non-stop. Voici la tranche minuit-cinq heures, ses ovations et ses petits cafés pour tenir et maintenir en vie le spectacle vivant.

L’émotion est débordante. Il s’agit de retrouver la normalité, empêchée depuis plus de trois mois. Passer la porte de l’espace Cardin, traverser le jardin et atteindre le studio pour récupérer bibles et billets. Normal, non ? Il est alors minuit, la vingt-cinquième heure, comme l’avaient nommée Baudriller et Archambault alors directeurs du Festival d’Avignon. Elle est belle cette idée de continuer à compter pour que plus rien ne compte. La force de la nuit c’est l’élasticité. Hugues Quester doit commencer à lire à minuit, mais le retard s’accumule. Les spectateurs de Tenir Paroles ne sont pas encore sortis. Alors, on attend dans le jardin. Il y a des tables, des loupiotes, un food truck. Les spectateurs attendent, ils se parlent, ils se parlent de théâtre. Et puis on entre. Le public entre, le public s’assoit. Nous sommes 80. Il est possible de s’asseoir à côté si on se connait. Emmanuel Demarcy-Motta rappelle que le masque n’est plus obligatoire en salle depuis la veille et qu’il est « temps de prendre le temps au théâtre ». Alors on y va.

00h30 – Étirer la nuit

Hugues Quester s’avance ; le pas lourd et le corps un peu bancal, il s’approche du micro comme il monte sur le ring et attaque, et nous met KO dès la première note de sa voix, si baudelairienne. On connait Houellebecq auteur de romans, mais pas de poésies. C’est superbe, c’est désabusé. Il y a des 106 et du fromage ; il y a cette phrase : « Je compte mes chances d’attendre le matin ». Ces textes sont extraits de La poursuite du bonheur et ils sont les compagnons de route de Quester. La prose est sombre, elle est souvent seule. La rime s’abandonne dans des vers qui cherchent le déséquilibre. Il est 1H30, on applaudit.

2h00 – Prendre feu

Vers 2h du matin, on entre de nouveau en salle. Et l’on retrouve avec délice la troupe du Théâtre de la Ville qui s’apprête à nous offrir l’un de leur tube, sur les platines des plateaux depuis plus de 15 ans maintenant : Ionesco Suite. C’est comme un mash-up qui aurait comme fil conducteur… les gâteaux.

Les gros gâteaux, ceux des mariages et des anniversaires. Ceux-là bossent ensemble depuis le début du XXIe siècle, autant dire qu’ils ont du en fêter des morts et des vivants. Ce Ionesco suite est composé d’extraits des premières pièces du dramaturge écrites dans les années 1950 (Jacques et la soumission, Délire à deux, La cantatrice chauve, Exercices de conversation et de diction française pour étudiants américains, La leçon). Et il y a le feu, dans la famille, dans le couple, dans les mots qui ne veulent plus rien dire. Le chaos joue à plein tube, ils sont tous débordants, merveilleusement too much. Charles-Roger Bour, Céline Carrère, Jauris Casanova, Sandra Faure, Stéphane Krahenbul, Walter N’Guyen et Gérald Maillet sont tous au-delà de la crise. Alors ça crie, ça glisse et ça s’enflamme. C’est génial.

3h20 – Pause café. 

Le spectacle est aussi dehors. Nous discutons avec d’autres amoureux du spectacle de la fonction du regard critique et professionnel (si si). Nous sommes assis sur le rebord de la scène en bois posée dans le jardin sur laquelle dorment les danseurs de la compagnie Black Sheep (si si) en attendant leur heure, celle du lever du jour, où ils doivent déambuler avec les lèvetôt et les couchetard.

3h45 – Fin du voyage

Et nous entrons pour le dernier spectacle en salle de cette nuit. Et quel spectacle ! Un monument d’humour, d’histoire, de tendresse et de savoir. L’immense Serge Maggiani est là, seul en scène, avec comme mission de nous faire entendre et comprendre le sens politique de l’Enfer de Dante. La pièce se nomme Nous n’irons pas au Paradis et elle est mise en scène par Valérie Dreville.

Nous sommes « À la fin du voyage », l’Enfer semble bien plus fascinant que le Paradis bien trop tempéré. Maggiani parle, « ça fait décor ». Et sa voix nous trimbale dans l’Italie de Boniface VIII, où les papes sont plus mafieux que les mafieux. Les années de Purgatoire se négocient sous forme d’Indulgences. Le deal est divin, l’arnaque est terre à terre. Dante, critique, taille un costume sur mesure au capitalisme. 

C’est précis, mathématique, en une autre règle de 3 qui oscille entre discussion et spectacle. On ne sait pas. Il tutoie, comme Dante, il nous parle, raconte, transmet. Cette lecture était une commande pour la Cour d’Honneur en 2008. Cela ne manquait pas d’humour de venir chercher les papes à domicile, c’était l’année où Castellucci « jouait » lui aussi l’Enfer de Dante, dans la Cour.

On applaudit, pour la dernière fois, on quitte le théâtre, fatigués, alors qu’arrivent les spectateurs, ceux qui se sont levés à 4 heures pour venir déambuler au petit matin, on monte dans un taxi. Ça tourne, ça continue.

Et ensuite ?

Tout recommence jusqu’à mercredi soir. À 16h auront lieu les consultations poétiques dans le jardin, puis Tenir Paroles (on y sera !) puis à minuit, un voyage saxophonesque, suivi à 1H de Ionesco Suite, puis Ludmilla Dabo (fraîchement couronnée par le Syndicat de la critique) et David Lescot reprendront au cœur de la nuit, à 3h, leur désormais célèbre Portrait de Ludmilla en Nina Simone. Et le matin sera accueilli par un concert d’Henri Tournier. Et le soir, à 21H, Ionesco reviendra annonçant ainsi l’ouverture tout l’été du théâtre. On en reparlera.

Jusqu’au 24 juin à l’Espace Cardin. Entrée libre sur réservation.

Visuel : ©ABN

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