Théâtre

« Karuppu » : pèlerinage métaphysique dans les tréfonds de l’existence

« Karuppu » : pèlerinage métaphysique dans les tréfonds de l’existence

06 juin 2017 | PAR Simon Gerard

Le « Printemps Indien », résidence-événement du Théâtre Indianostrum au sein du Théâtre du Soleil, s’achève. En trois pièces, le metteur en scène Koumarane Valavane a su montrer au public français l’infinie richesse du théâtre contemporain indien, qui ne cesse de puiser dans ses origines ancestrales pour en tirer des formes, des réflexions et des sentiments nouveaux. La dernière pièce de son triptyque, Karuppu, est de loin la plus complexe et la plus perturbante.

Théâtre féminin

Koumarane Valavane et sa troupe font graviter Karuppu autour d’une figure féminine dont l’existence suit la trajectoire d’héroïnes issues des mythes orientaux et occidentaux. Le personnage incarné par l’incroyable comédienne Ruchi Raveendran descend au fil de la pièce dans les tréfonds les plus obscurs de l’existence — jusqu’à incarner Kali, déesse hindoue de la destruction. Mais ce voyage métaphysique vers l’obscurité et la destruction, de même que l’invocation tragique d’Iphigénie, Ophélia, Clytemnestre et Médée au fil de la pièce, n’a pas pour objectif de représenter naïvement le mal. Pas de manichéisme dans Karuppu : si ténèbres et chaos il y a, ces éléments sont constitutifs de l’ordre et de l’équilibre du monde. L’exploration des pans les plus obscurs de notre humanité participe non pas d’une démarche nihiliste, mais bien d’une volonté de nous révéler les puissances en acte de nos existences respectives.

Théâtre aride

Karuppu frappe par sa double aridité. Aridité du sens tout d’abord : à l’exception d’un prologue parlé, le spectateur est confronté à un théâtre quasiment muet — où le cri est l’unique moyen d’expression orale. En mobilisant une imagerie symboliste proche de l’ésotérisme, Koumarane Valavane frappe un grand coup dans l’inconscient de chacun. La combinaison des éléments théâtraux qui composent chaque scène est aussi poétique que dérangeante, et suscite des sentiments singuliers qui résonnent dans nos vies respectives. Théâtre de masques, danse acrobatique, contorsions surnaturelles, assemblage de musique classique et traditionnelle indienne… Il est difficile de lister les procédés théâtraux mobilisés dans Karuppu autant qu’il est vain de vouloir en exprimer les effets.

Karuppu touche, perturbe, réveille, éveille… Mais tous les sentiments que suscite la pièce ont cela de commun qu’ils sont empreints d’une grande négativité, dont le symbole le plus flagrant est l’aridité poussiéreuse qui ensevelit progressivement le plateau à partir de la fin du prologue — qui consiste en une brève et vaine scène de purification par aspersion. Les saisons défilent et les rameaux se dépouillent de leurs feuilles. L’eau du lac n’est plus sur scène qu’un amas de plumes bleues. Les démons portent des haillons brunâtres et des masques en terre cuite. Comme en guise de coup de grâce, Karuppu se clôt sur un nuage de poussière que Ruchi Raveendran fait jaillir de ses manches lors d’une vertigineuse dernière danse… Cet étouffant final réalise en acte ce que prophétisent les quelques mots inaugurant la pièce — une réplique de Nina dans La Mouette de Tchekhov  :

« […] matière et esprit se fondront en une harmonie parfaite, et le règne de la volonté universelle naîtra. Cela sera, très tard, lorsque, après une longue série de millénaires, la lune et le lumineux Sirius et la terre se réduiront peu à peu en poussière… Mais, d’ici là, ce sera l’horreur, l’horreur… »

Pas de purification envisageable avant que tout, absolument tout, devienne poussière.

Théâtre en danger

Le Théâtre Indianostrum est une troupe dont chacune des productions et chacun des membres se mettent constamment en danger. Les trois pièces qui ont ponctué le « Printemps Indien » ont des formes, des thèmes et des objectifs diamétralement opposés : Kunti Karna invoque le Mahabharata et les arts martiaux indiens dans le cadre d’une réflexion actuelle sur la vengeance et la mort ; Terre de cendres rend hommage au théâtre de tréteaux mnouchkinien et livre une désespérante fresque politique du Sri Lanka, où seuls l’art et le théâtre semblent encore pouvoir sauver le monde ; dans Karuppu, la trajectoire spirituelle d’une figure féminine inspirée d’une mosaïque de mythologies offre une profonde réflexion sur l’existence du mal.

Ce grand écart des formes théâtrales et des modes de jeu met bien en lumière la puissance créatrice de l’Indianostrum, et témoigne en négatif du dépassement de soi opéré systématiquement par les membres de la troupe. Le 4 juin, pour clôturer le « Printemps Indien », Koumarane Valavane prend la parole et admet : « la troupe de l’Indianostrum s’entredéchire constamment ; seule la scène les réconcilie le temps de la représentation ».

Mais la remise en question permanente qui alimente l’art de Koumarane Valavane et sa troupe est elle-même en danger. La précarité du théâtre est un problème universel : malgré les dons de bienfaiteurs, et malgré les aides fournies par les institutions publiques de France et d’Inde, le Théâtre Indianostrum est sous perfusion logistique et financière. Espérons que la résidence française de la troupe dans l’écrin chaleureux du Soleil favorise la survie d’une des rares troupes de théâtre indien à réaliser l’exploit de s’exporter à l’étranger tout en servant, sur leur territoire d’origine, une mission pédagogique de la plus haute importance : celle de divertir et d’éveiller les consciences du plus grand nombre.

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