Théâtre

J’étais dans ma maison et j’attendais que la pluie vienne de Jean-Luc Lagarce mise en scène par Chloé Dabert.

J’étais dans ma maison et j’attendais que la pluie vienne de Jean-Luc Lagarce mise en scène par Chloé Dabert.

30 janvier 2018 | PAR David Rofé-Sarfati

Si 2017 s’est refermée par les Oiseaux pièce événement de Wajdi Mouawad , 2018 s’inaugure avec deux fois le regretté Jean Luc Lagarce. Alors que rive droite bientôt se termine l’ultime reprise de sa mise en scène de la Cantatrice Chauve, rive gauche, au Vieux Colombier une de ses pièces est montée par Chloé Dabert. Et créé l’événement de ce début d’année.

[rating=5]

Le deuil impossible.

Le deuxième opus, entre Juste la fin du monde et Le Pays lointain de la trilogie testamentaire de Jean-Luc Lagarce s’ordonne autour du voyeurisme désespéré de la mort elle-même. L’histoire est celle d’une attente récompensée. Le fils multi fugueur, car maltraité par son père un jour ne revient plus. Et les années passent et le manque fige les espoirs et les projets. Toutes ces années perdues semblent toucher à leur fin. Parce que le fils est enfin revenu, ce qui n’a jamais été dit va être explicité méticuleusement. La pièce est une suite, un empilement de délicieux monologues d’actrices au magnifique talent. Cependant le paiement de cette attente sera maigre; le fils est malade, il est mourant. Sa grand-mère, sa mère et ses trois soeurs vont tenter de dire cet indicible du manque et raconter cette longue attente trempée dans les regrets les remords les colères et le sentiment étouffant de culpabilité. Elles vont raconter le jour du départ, redire le moment où tout s’est arrêté. Et la pavane de ces cinq femmes pour le jeune homme de retour maintenant que le père est mort consiste en une métaphore analogique et shakespearienne de ce pour quoi les femmes veulent des fils.

Une pièce sur le traumatisme.

La pièce de Lagarce est habituellement montée du côté du pathos. Chloé Dabert ose l’attraper par le trauma. Dans un décor hospitalier, blanc et anti-phobique, des bruits de tonnerre erratiques viennent seuls rappeler les douleurs. La metteuse en scène parvient une fois de plus ( cf. l’abattage) à dire beaucoup avec peu de choses. À l’étage le lit est bordé, vide. Car le fils n’est pas revenu, chaque femme concède à son propre délire et se laisse glisser à son hallucination. À chaque fois en miroir aux autres, car la pièce est aussi une pièce sur l’interdépendance contrariée des êtres; entre les différents actes, les mouvements des comédiennes consistent en une chorégraphie du ratage. Une fois encore c’est à la merveilleuse Cécile Brune qu’il revient de figurer et ce ratage-ci et cette imposture-là. La comédienne tangue entre une essentielle présence et une aérienne absence. Elle étaye toute la pièce et lorsqu’elle nous fixe subrepticement d’un regard  profond et vide, l’horreur de la situation saisit la salle. Clotide de Bayser, la mère, défend avec brio un personnage au bord de l’effondrement. La fraîcheur, et le talent de Suliane Brahim contiennent l’édifice.

Par ces choix Chloé Dabert nous propose, dans une exigence de dignité une tragédie en retenue, aussi pénétrante que délicate. Le bruit du traumatisme sonne en nous et l’émotion, plainte et douleur de ces femmes émerge sans boursouflures.

C’est l’événement de la rentrée 2018.

J’étais dans ma maison et j’attendais que la pluie vienne de Jean-Luc Lagarce
Jusqu’au 4 mars 2018
Du mercredi au samedi à 20h30, le mardi à 19h et le dimanche à 15h
durée estimée 1h30

générique :
Mise en scène de Chloé Dabert
Avec Cécile brune, Clotilde de Bayser, Suliane brahim, Jennifer Decker & Rebecca Marder
Scénographie de Pierre Nouvel
Costumes de Marie La Rocca
Lumières de Kelig Le Bars
Musique de Lucas Lelièvre
Collaboration artistique : Sébastien Eveno

Infos pratiques

Atelier Paul Flury
La Jetée
Christophe Candoni
Christophe est né le 10 mai 1986. Lors de ses études de lettres modernes pendant cinq ans à l’Université d’Amiens, il a validé deux mémoires sur le théâtre de Bernard-Marie Koltès et de Paul Claudel. Actuellement, Christophe Candoni s'apprête à présenter un nouveau master dans les études théâtrales à la Sorbonne Nouvelle (Paris III).Spectateur enthousiaste, curieux et critique, il s’intéresse particulièrement à la mise en scène contemporaine européenne (Warlikowski, Ostermeier…), au théâtre classique et contemporain, au jeu de l’acteur. Il a fait de la musique (pratique le violon) et du théâtre amateur. Ses goûts le portent vers la littérature, l’opéra, et l’Italie.

Publier un commentaire

Votre adresse email ne sera pas publiée.

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *