Théâtre

J’arriverai par l’ascenseur de 22h43, chronique helvétique d’un fan de Thiéfaine

J’arriverai par l’ascenseur de 22h43, chronique helvétique d’un fan de Thiéfaine

22 janvier 2018 | PAR Antoine Couder

Philippe Soltermann travaille la structure psychotique d’un fan absolu dans un monologue entre vertige et voltige qui tire un trait « noir passion » sur la fin d’une adolescence.

Le dispositif se révélera après-coup, le jour où les yeux de l’auteur acteur croiseront ceux d’ Hubert-Felix Thiéfaine qu’il verra briller dans la salle, côté public. Ce jour-là, Philippe Soltermann comprendra sans doute ce qui l’a poussé à créer ce spectacle : rencontrer, enfin, son idole, sans rien n’absoudre, sans ne rien dissoudre de sa carapace de fan, celle dans laquelle on le regarde se lover pendant plus d’une heure, cherchant une issue, une bonne raison qui expliquerait définitivement cet amour suprême qui le taraude depuis ces douze ans. D’un monologue sous la forme de chronique, le poison discret de la performance finira par prendre le dessus, ouvrir sur l’inconnu, le précipice devant laquelle ni le fan ni l’artiste ne pourront reculer et finalement apporter un fin mot à cette chronique de fan, chronique d’une « dette immense » dont nous dit l’auteur il s’agit ici de s’acquitter.

Réveiller la francophonie. Mais alors, par où commencer ? Est-ce tout simplement l’allure générale, cette démarche du musicien dont Lorenzo Malaguerra a fait la signature de sa mise en scène ? Est-ce donc ce léger déhanché de guitariste timide entre nonchalance et hésitation corporelle qui laisse tout loisir à Soltermann d’installer son histoire ou, plutôt, ses histoires. Fragments de chanson et détails de pochettes de disque, suite logique d’années charnières et de souvenirs d’adolescent … tout défile autour de cette langue qui réunit sur un pied d’égalité l’acteur et le chanteur. Au premier la transgression de la jeunesse, la traversée de la frontière entre Lausanne et la Franche Comté. Au second, la rime riche qui ménage un peu de mystère, mais voyage rigoureusement en métrique gréco-latine, transfigurant une francophonie souvent endormie sur les bords, que ceux-ci soient suisse ou bien français.

Sensibilité électrique. Bien sûr, on veut rester le plus ouvert possible, laisser entendre qu’un fan de Thiéfaine est un fan comme tous les autres. Bien sûr, la fanitude peut, « parler à tout le monde ». Mais, en l’occurrence c’est impossible puisqu’en ce pays de l’amour parfait, tout n’est que détails révélateurs et précisions d’horloger. Le concert de 1998, l’incident du 30 août 2008 (Burn out de l’artiste), l’ascenseur de 22h43. Le fan sait tout et se redit tout rigoureusement. Il connaît son Thiéfaine par cœur, sa sensibilité électrique sa fragilité de colosse aux pieds d’argile, ses fleurs du mal et ses saisons en enfer. Il l’affirme, il le clame avec l’habitude de celui qui s’adresse aux nigauds qui n’ont jamais été déclenchés par le poète ; les simples, les ignorants ici les médias qui n’ont jamais compris, qui n’ont jamais aidé et à vrai dire à qui on n’a jamais rien demandé.

Amour mortel. De cette chronique de fan, c’est de Philippe dont l’auteur veut finalement parler ; celui qui se revoit comme le papillon sortant tout juste de sa chenille, mince, fragile et pourtant solidement métamorphosé. L’adolescent devenu papa qui peste contre ses rides, contre ses voisins l’obligeant à baisser le son, les ex-épouses contre lesquelles les rêves se sont brisés, contre une société tout entière qui a redoutablement changé. L’état de fan est aussi cette armure qui permet de résister à ce qui pourrait être un renoncement, l’amour devenant mortel au sens où l’on mourrait peut-être s’il venait à manquer. Dans le doute, le piège  se referme alors dans un miroir de narcisse. Soudain la musique fend le silence et le fan transi, les paupières mi-closes, s’avance vers le micro pour un ultime playback. Comme si c’était lui, comme si c’était moi.

(Mise en scène Lorenzo Malaguerra, Texte et jeu Philippe Soltermann, les Docks, Lausanne – Crédit photo : Mhedi Benkle) 

Prochaines dates : 1-2-3 février 2018 au Théâtre du Crochetan (Monthey) – 8 et 9 février 2018 à l’Usine à Gaz ( Nyon).

 

 

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Antoine Couder
Antoine Couder est journaliste. Il est l’auteur de « Fantômes de la renommée (Ghosts of Fame) », une autofiction portée par l’histoire de la musique enregistrée qui a été sélectionnée pour le prix de la Brasserie Barbès 2018. Son travail explore le lien narratif entre document et fiction et plus particulièrement le thème de la musique, entendue au sens de l’écoute et de l’inspiration qu’elle procure. Il écrit actuellement une fiction anthropologique se déroulant entre l’Allemagne, la Suisse et la France.

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