Théâtre
« Gunfactory », un théâtre engagé qui ne ménage pas son public [Biennale des Arts de la Marionnette]

« Gunfactory », un théâtre engagé qui ne ménage pas son public [Biennale des Arts de la Marionnette]

17 mai 2017 | PAR Mathieu Dochtermann

Le Mouffetard programme à l’occasion de la BIAM le très bon Gunfactory de la compagnie Point Zéro. Un théâtre engagé et politique, qui entend susciter la réflexion autour du commerce international des armes. Intelligent, drôle, prenant, le spectacle échappe au manichéisme comme à l’ennui en s’appuyant sur une mise en scène inventive et des comédiens pleins de talent et d’énergie. La présence de la marionnette est discrète, mais vient à propos. Cela vaut le coup de faire un détour par le Théâtre du fil de l’eau.

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Dans le cadre de la Biennale Internationale des Arts de la Marionnette, le Mouffetard a pris ses quartiers pour la semaine à Pantin au Théâtre du fil de l’eau, et commence sa programmation avec le très riche Quelles têtes? La mort, l’amour, la mer de la compagnie Le 7 au soir, et, surtout, avec Gunfactory, de la compagnie belge Point Zéro.

En choisissant de s’attaquer à une question très politique, même si un peu convenue, celle du commerce des armes, la compagnie s’invitait en terrain miné, à double titre: le risque d’un théâtre engagé mais manichéen, sentencieux et moralisateur; et le risque d’un théâtre purement documentaire, servilement réaliste, qui finirait par ennuyer un public qui est en quête de sens mais également d’émotion et de poésie. La force de Gunfactory tient à ce que les deux écueils sont presque entièrement évités.

Le traitement du sujet, en faisant intervenir les points de vue de différentes parties prenantes (salariés, syndicats, politiques…), arrive à trouver son (fragile) équilibre, même si la teneur globale du propos reste antimilitariste, avec des ressorts émotionnels attendus (morts d’enfants, etc.). Le travail préparatoire minutieux fait en amont de l’écriture amène une vraie valeur documentaire à la pièce: précision des chiffres, restitution de témoignages réels, références au droit applicable, intrusion d’une version surréaliste du Petit Chaperon Rouge réécrit par la NRA… Le but avoué, qui est de susciter débat et réflexion, est brillamment atteint.

Pour autant, l’écriture est nerveuse, avec un découpage en tableaux courts qui imbriquent et filent plusieurs trames narratives en parallèle. Même quand la volonté d’ancrer la pièce dans le réel va jusqu’à la projection de films, c’est au support d’un monologue aussi brillant que brûlant, ou sous la forme d’une tentative d’intrusion caméra au point dans les lieux de pouvoir, sur le modèle d’un Cash Investigation. On peut critiquer ce parti-pris de la « spectacularisation » du documentaire, mais on ne peut qu’acquiescer au fait que cela tient très efficacement l’attention du spectateur en éveil, en restituant au théâtre sa part d’urgence. La mise en scène est globalement très riche, avec un travail pluridisciplinaire (danse, chant, vidéo, jeu de comédien, marionnette…) travaillé, même si la pertinence de certains éléments nous semble discutable. L’aller-retour entre le plan du plateau et un voile tiré avant-scène, qui sert de support à une alternance de vidéos documentaires ou allégoriques, est ingénieux et esthétiquement réussi.

Il faut noter tout de même que l’utilisation de la marionnette est parcimonieuse. L’intervention de la première marionnette, qui porte un commentaire de la pièce comme une forme d’autocritique, même si elle joue avec talent sur le registre de l’humour, paraît artificielle. En revanche, la marionnette d’une petite fille dont l’histoire double le propos général en quatre tableaux successifs est bienvenue, en portant une émotion forte et en créant un contrepoint au réalisme de la pièce.

Des comédiens, on doit saluer l’engagement et l’énergie, mais aussi la justesse, tenue presque de bout en bout. Sans leur talent, la galerie de personnages et de situations tomberait à plat: ce sont eux qui insufflent sa vie à la pièce, à la force de leur indignation, et de l’urgence qu’ils ressentent à guider le regard du public là où il préférerait ne pas aller. Le ton est donné immédiatement: Léone François Janssens sert une excellente introduction aux spectateurs sur un registre très drôle, immédiatement suivie par un ébouriffant monologue de Léa Lefell, comme habitée par son propos. Toute la pièce sera du même acabit, et l’incarnation des personnages multiples, avec de rapides bascules de l’un à l’autre, ne gêne manifestement pas les comédiens qui, depuis 6 mois que la pièce tourne, maîtrisent leur partition à la perfection.

Avec Gunfactory, la BIAM a fait le choix de programmer un théâtre engagé, puissant, inventif, un théâtre spectaculaire autant qu’un théâtre de réflexion… et c’est tant mieux!

Dernière représentation le mercredi 17 à 21h au Théâtre du fil de l’eau à Pantin.

Mise en scène : Jean-Michel d’Hoop
Interprètes : Léone François Janssens, Léa Lefell, Héloïse Meire, Corentin Skwara et Benjamin Torrini
Musique : Pierre Jacqmin
Vidéos : Yoann Stehr
Création Lumières : Christian Halkin
Régie : Loïc Le Foll
Scénographie : Noémie Vanheste
Marionnettes : Natacha Belova
Assistants mise en scène : François Regout, Lucile Vignolles
Assistante de Production : Monelle Vangyzegem
Attachée de production : Catherine Ansay

Visuels: (C) Isabelle de Bei

Infos pratiques

Institut Cervantes de Toulouse
La Fábrica Flamenca – Centro Flamenco de Toulouse
theatreaufildeleau

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