Théâtre

Guillaume, Jean-Luc, Laurent et la journaliste : et les doubles se dévoilent

Guillaume, Jean-Luc, Laurent et la journaliste : et les doubles se dévoilent

19 juillet 2019 | PAR Elie Petit

La jeune metteuse en scène Jeanne Lazar offre quotidiennement au Théâtre du Train Bleu (TTB), théâtre phare du OFF 2019, avec Guillaume, Jean-Luc, Laurent et la journaliste, un morceau cru de la réalité, autour de l’univers de Guillaume Dustan. Sans nostalgie aucune, elle documente et donne vie à des personnages, des discours qui prenaient de court l’époque.

Guillaume Dustan a-t-il encore besoin d’être réhabilité alors que la redécouverte de son œuvre par une scène LGBT qu’il a de son vivant beaucoup divisée prend ces dernières années toujours plus d’ampleur ? Par son originalité et sa complexité, son travail, la proposition développée par Jeanne Lazar évacue tous les soupçons d’effet de mode. Plutôt que de simplement donner un blanc-seing à Dustan, elle propose de replonger dans ce qui a dérangé et fasciné chez l’auteur et homme public.

La pièce démarre avec un brillant prologue tragicomique d’un écrivain ayant du mal à percer, Jean-Luc, littéralement habité par Glenn Marausse. Quatre chaises en arc de cercle face public, au sol du jonc de mer. Comme pour suggérer que l’émission qui s’apprête à démarrer se situe plus chez Pivot que chez Ardisson ou Dechavanne. C’est cependant de talk shows de ces derniers que sont tirés les verbatims, théâtralisés. Un dispositif scénique extrêmement simple et sobre, qui offre une place prépondérante à la langue et aux corps.

L’émission démarre et on se laisse séduire par le reenactment théâtral des formats que l’on connaît, teintés d’une certaine étrangeté. Il ne s’agit pas ici de rejouer le plateau de télévision avec ses codes et ses caricatures, mais de montrer en quoi s’y imposer est une nécessité pour l’intellectuel gay, pétri des contradictions de besoin de liberté, de libération face à la pudibonderie et à la maladie qui tue tant. Dustan jouait de ce théâtre, inventait un rôle qu’il poussait loin pour mieux y croire et entraîner ou révolter, dans les deux cas marquer sa génération pour bousculer ses contradictions. 

Le dispositif de l’émission de télévision permet de s’adresser à des spectateurs qui ignorent tout de l’homme et de son œuvre – présenter Dustan à un public novice – aussi bien qu’aux initiés en permettant de retrouver, plus encore que son verbe, ses moments d’éclats et son sens de la provocation à double lame. La bascule se produit dans un second temps, en coulisses. Les adversaires, dont Laurent (Julien Bodet), incarnation d’une génération coincée dans la moraline parentale et bourgeoise, dévoilent leur complicité, leur complexité, leur intimité. Les personnages peuvent prendre toute leur ampleur, sensible et rude pour laisser apparaître, survivre à l’écran un autre Guillaume Dustan (Thomas Mallen).

En incarnant un journalisme tantôt médiateur, tantôt contradicteur, parfois père-la-morale, parfois prescripteur pour son époque, la metteuse en scène Jeanne Lazar interroge le rapport du metteur en scène à son objet. Son intervention finale retourne la pièce. Qui était Jeanne Lazar sur scène ?

Ces 50 minutes, audacieuses et perturbantes, sont est en réalité la première partie d’un diptyque intitulé Jamais je ne vieillirai. Dans la seconde partie, en création, ce sera une autre figure de l’autofiction contemporaine décédée très jeune, l Nelly Arcan, que Lazar accueille. (Re)découvrir l’autrice québécoise à travers ce prisme, constater une juxtaposition nouvelle est une promesse que l’on viendra voir tenue.

12h40 au Théâtre du Train Bleu (TTB)
du 5 au 24 juillet relâches les 11 et 18 juillet

d’après Guillaume DUSTAN
adaptation et mise en scène Jeanne LAZAR
avec Julien BODET, Jeanne LAZAR, Thomas MALLEN et Glenn MARAUSSE
assistante à la mise en scène Morgane VALLÉE
régie Anouk AUDART
création son et lumière Anouk AUDART

Crédit photo : ©Arthur Crestani

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Elie Petit
https://www.instagram.com/elie_petit/

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