Théâtre

« Fragments » : Peter Brook par petits bouts

« Fragments » : Peter Brook par petits bouts

07 janvier 2015 | PAR Amelie Blaustein Niddam

Fragments n’est pas une pièce, c’est une master class. En reprenant ce montage beckettien, Marie-Hélène Estienne et Peter Brook, qui fête cette année ses 90 ans, semblent offrir une boîte à outils de compréhension du théâtre.

[rating=5]

En 2008, Peter Brook et Marie-Hélène Estienne proposent Fragments. Le spectacle au nom parfait se compose de quatre short cuts : Fragments de théâtre I, Berceuse, Acte sans paroles II, Ni l’un ni l’autre, Va-et-Vient. L’ensemble est porté par trois comédiens habitués de l’écrin des Bouffes du Nord : Jos Houben, Kathryn Hunter et Marcello Magni qui en duo, en solo ou en trio viennent dire la cynique obligation à être humain.

« A penny for a poor old man », « fuck life », « Vacant space ». Les mots de Beckett raisonnent à outrecuidance sous le toit dentelé. Les deux metteurs en scène nous promènent des rires aux larmes, jouent avec nos émotions. Il n’y a rien sur scène ou presque, « vacant space » évidemment, la notion est une invention de Peter Brook. Il n’y a pas forcément besoin de décor pour faire théâtre, l’imaginaire, s’il est suffisamment accompagné peut remplir le célèbre Espace vide. Un couple improbable, lui estropié, lui aveugle qui se toisent et s’apprivoisent. Une vielle dame au bord de la mort dans un appartement exigu sur son rocking-chair, un numéro de clown où le même homme peut voir les mêmes actes d’une façon très opposée à la première, des tergiversations et une séance de potins anglais sur un banc sont autant d’allégories de notre finitude. Rien d’heureux dans les propos choisis de Beckett et pourtant, on rit tellement ici, comme des gosses.

L’année dernière déjà, avec The Valley of astonishment, on pouffait devant les tours de magie foutraques de Marcello Magni. La force du travail de Brook et Estienne est de faire passer. On entend : »Je ne suis pas assez heureux, cela a toujours été mon grand malheur », on rit et cela apparaît comme une injonction à vivre pleinement.

Pour remplir le vide, pour combler l’angoisse de la mort toujours prochaine, le jeu des comédiens est une leçon. Il y a les attitudes dépitées de Jos Houben, l’humour plein les yeux de Marcello Magni et le visage caméléon de Kathryn Hunter. Il y a la lumière qui offre ici des fondus et des halos de rouge pour le coup très plastique.

Leçon de théâtre, leçon de vie, Fragments est aussi un bon moyen pour beaucoup de se réconcilier avec Beckett qu’on associe trop peu et à tort à la franche rigolade. Et pourtant, dans ces Bouffes rondes comme le cratère qui entoure Winnie dans Oh les beaux jours, la quête du sens ne tourne pas en rond. On sort de là heureux et grandi. C’est un chef-d’œuvre qui n’en a pas l’air. C’est à voir absolument.

© Pascal Victor / ArtComArt

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