Théâtre

« Endgame (Fin de partie) » : une seconde naissance offerte par Tania Bruguera

« Endgame (Fin de partie) » : une seconde naissance offerte par Tania Bruguera

24 septembre 2017 | PAR Simon Gerard

Le Festival d’Automne suit son court. Pour son entrée au théâtre, la plasticienne Tania Bruguera invente un dispositif scénique déroutant qui colle intelligemment au texte de Samuel Beckett. Depuis un échafaudage circulaire installé dans la salle des décors du Théâtre des Amandiers, le public se voit offrir la vision d’une humanité en fin de vie dont — théâtre oblige — il est toujours possible de s’extraire.

Fin de partie gravite autour d’un non-dit, un vide, qui n’est autre que le lieu dans lequel est censé se dérouler la pièce. On sait peu de chose sur celui-ci, excepté la porte, le cadre, les deux fenêtres, les deux poubelles et les quelques objets évoqués dans les didascalies. Dans le texte, Hamm, Clov, Nagg et Nell parleront uniquement de ce qui n’est pas ou plus là, de ce qui a été ou de ce qui pourrait être ; mais presque jamais de ce qui est, ni des règles qui régissent l’action en cours, de sorte que le spectateur se voit incapable de déterminer si celle-ci participe d’une éternelle routine, ou si pour une fois, quelque chose est en train d’arriver. Texte idéal donc, pour l’entrée au théâtre de la plasticienne Tania Bruguera, qui s’infiltre dans les porosités de l’écriture beckettienne pour en mettre à jour le contenu et faire vivre une expérience unique à ses spectateurs.

Le noyau vide — et non-dit — dans lequel évoluent les personnages de Fin de partie prend une forme logiquement cylindrique et fermée. Tout y est blanc et immaculé. Sur la paroi textile et élastique qui entoure la scène, des ouvertures — rappelant les toiles fendues de Luciano Fontana — permettent aux spectateurs de s’infiltrer sur trois étages dans la scénographie innovante de Tania Bruguera, et de profiter pendant un peu plus d’une heure d’une vision post-apocalyptique — mais non moins salvatrice.

Beckett oblige, force est de se demander — comme le feront d’ailleurs Hamm et Clov au cours de la pièce — si tout cela a un sens ou non. Après un court instant de réflexion, la question est vite évacuée : Beckett traite du vieillissement des corps avec un pragmatisme affolant ; il accorde à priori peu d’espoir à l’idée d’un monde post-apocalyptique : chaque personnage est plus ou moins infirme et semble attendre sa mort autant que celle de toutes les formes de vie environnantes. Le seul jeu possible est celui de la démonstration de pouvoir et de la tentative de domination — jeu si vide de sens que tour à tour, les rôles de l’esclave et du maître s’inversent.

Bien que futuriste, la mise en scène de Tania Bruguera est si épurée qu’elle n’emprisonne pas l’imagination du spectateur dans une vision définitive de son avenir. Ce n’est d’ailleurs pas l’objectif de la plasticienne, qui désire avant tout nous offrir une seconde naissance — que rendent possible ces fentes par lesquelles le public doit passer la tête pour assister à la pièce.  Dans cette vision désespérante mais extrêmement claire de l’existence, chacun se réfugie dans la nostalgie d’un temps révolu. Heureux constat : les souvenirs dorés et tendres auxquels s’agrippent ces âmes au bord du gouffre n’évoquent rien d’autre que le présent du spectateur. Tania Bruguera fait de Fin de partie une piqûre de rappel simple et utile. En retirant sa tête de l’ouverture utérine par laquelle il est entré, chaque spectateur annule la réalité insensée à laquelle il vient d’assister. Il remonte le temps. Reste alors un présent qui est, à l’heure actuelle, ce que nous avons de plus enviable.

 

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