Théâtre

« Ennemi du Peuple » par Thomas Ostermeier : Ibsen à l’heure de la démocratie participative

« Ennemi du Peuple » par Thomas Ostermeier : Ibsen à l’heure de la démocratie participative

30 janvier 2014 | PAR Christophe Candoni

Depuis sa création au festival d’Avignon en 2012, l’épatante adaptation d’Un Ennemi du peuple d’Ibsen par Thomas Ostermeier,  qui fait sa première parisienne au Théâtre de la ville, n’a rien perdu de son électricité et de son acuité explosive.

Suivant son principe coutumier d’actualisation et inspiré par le contexte européen de crise politique et économique, Thomas Ostermeier fait des petits bourgeois étriqués d’Ibsen des bobos berlinois d’aujourd’hui et tire un juste portrait de ses contemporains indignés caressant le doux rêve de tout remettre à plat.

Ostermeier ne manque ni d’empathie, ni d’ironie et de férocité pour dépeindre le couple au centre de la pièce présenté en jeunes parents débordés mais hypercool et férus de musique, relativement aisés dans leur pavillon revisité en squat artistique avec ses murs noirs graffités à la craie, ce qui ne l’empêche pas de prendre au sérieux l’engagement citoyen non surfait du héros principal, Thomas Stockmann, impeccablement joué par Stefan Stern, un des meilleurs acteurs de la troupe actuelle.  Celui-ci lâche une bombe et sème l’agitation en dénonçant publiquement l’insalubrité des thermes de la ville due à une contamination des eaux.

Motivé par l’idéalisme insensé comparable à celui d’un éternel étudiant – c’est ainsi qu’il est dessiné à l’opposé de son respectable frère strictement tiré à quatre épingles -, il s’engage sur le terrain dangereux du dévoilement de la vérité qu’il détient. D’abord majoritairement soutenu, Thomas passe pour dangereux et se trouve de plus en plus isolé car lâché par ses « amis », extrêmement bien croqués par Christoph Gawenda et Moritz Gottwald en journalistes branchés soi-disant alternatifs mais finalement bien frileux.

Magistralement mise en scène, la descente aux enfers du personnage permet au patron de la Schaubühne de livrer une osculation d’une intraitable pertinence, sans concession et non dénuée d’humour, des rouages d’une politique dominante corrompue.

Scandale étouffé, déontologie bafouée, conflit entre intérêt général et bénéfice personnel, lâcheté des conformismes, solidité flottante des convictions, opportunisme et instrumentalisation, résistance antisystème… son propos éminemment contemporain questionne les enjeux du débat démocratique et de la responsabilité citoyenne. Thomas Ostermeier va jusqu’à les mettre en scène de plein fouet dans la salle de spectacle transformée en réunion politique au cours de laquelle le public est invité à prendre la parole, ce que n’a pas résisté à faire l’assistance et Monsieur Christophe Girard, adjoint au Maire de la ville de Paris lors de la première représentation.  Si le public défend plutôt la noble cause et l’engagement du médecin curiste contre ses détracteurs l’insultant avec déloyauté de fasciste, ce dernier finit lynché à sa tribune d’orateur et se fait canarder de jets surpuissants de peinture.

Ostermeier qui sait admirablement capter et restituer l’agitation du monde, provoquer, bousculer, faire débat, signe, pour son retour à Ibsen, un spectacle radicalement ancré dans le présent, exigeant et concernant, qui agit véritablement sur le spectateur.  Avec sa troupe d’acteurs, tous excellents et hyper investis dans un jeu à vif tout en tensions et en nerfs et pour autant sans démonstration, il livre un spectacle époustouflant d’habileté et que l’on reprend encore une fois en pleine face.

Visuel © Arnaud Declair

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Amelie Blaustein Niddam
C'est après avoir étudié le management interculturel à Sciences-Po Aix-en-Provence, et obtenu le titre de Docteur en Histoire, qu'Amélie s'est engagée au service du spectacle vivant contemporain d'abord comme chargée de diffusion puis aujourd'hui comme journaliste ( carte de presse 116715) et rédactrice en chef adjointe auprès de Toute La Culture. Son terrain de jeu est centré sur le théâtre, la danse et la performance. [email protected]

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