Théâtre
Eichmann à Jérusalem ou les hommes normaux ne savent pas que tout est possible

Eichmann à Jérusalem ou les hommes normaux ne savent pas que tout est possible

17 décembre 2016 | PAR Marianne Fougere

Dans son nouveau spectacle, le Théâtre Majâz poursuit son travail réflexif mené autour de la mémoire collective. Un questionnement sur la responsabilité qui, au regard de l’impuissance de la communauté internationale à intervenir à Alep, n’a rien perdu de son acuité…

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Rares, parmi nous, sont ceux qui n’ont pas eu écho du kidnapping, par les services secrets israéliens, d’Adolf Eichmann en Argentine en 1961. Rares sont ceux qui n’ont pas eu vent des polémiques, tant politiques qu’intellectuelles, suscitées par le procès du criminel de guerre nazi. Rares sont ceux qui n’ont pas eu, un jour, devant les yeux, les images d’un Eichmann enfermé dans une cage de verre. Rares, enfin, sont ceux qui ne sauraient associer la formule de « banalité du mal » au nom Hannah Arendt. Sur le procès Eichmann, tout semble en effet avoir été dit et écrit, si bien que l »on est en droit de s’interroger sur la pertinence d’une énième reconstitution.

C’est peut-être précisément parce que de cage ou de reconstitution il ne saurait être question que le sentiment de nécessité suscité par le spectacle du Théâtre Majâz s’impose dans toute sa luminosité. La jeune troupe, emmenée par Lauren Houda Hussein et Ido Saked, retourne la forme théâtrale du procès contre elle-même : au show politique mis en scène par l’Etat d’Israël, et dénoncé par Hannah Arendt, ils opposent l’engagement poétique et la distanciation afin de renouveler la forme esthétique du devoir de mémoire.

Sur un plateau conçu comme un lieu de répétition ou un véritable laboratoire d’expérimentation, les comédiens s’adonnent avec vigueur et enthousiasme à déconstruire la dramaturgie même du procès, à en reconfigurer la trame narrative. Cette mise en pièce(s) frappe d’abord par l’absence du personnage éponyme du récit, ou plutôt, par la multiplication de ses (ré)incarnations, chacun des comédiens endossant tour à tour ce rôle. L’absence de rôles prédéfinis rend ainsi compte de la dimension laborieuse et astreignante de ce que Paul Ricœur nommait le « travail de la mémoire ». Ce dernier emprunte moins le chemin balisé de l’affirmation d’une thèse que celui, semé d’embûches, du questionnement. Parcours d’obstacles pour les victimes qui, à la sortie des camps, peinent à faire entendre leur voix; chemin de croix pour ceux qui, parfois bien malgré eux, se sont compromis avec le régime ; impasse pour les amis qui se déchirent – en l’occurrence Hannah Arendt et Gershom Scholem, et non Blumenfeld comme le laissait suggérer le film de Margareth von Trotta ! -; chemin de traverse pour le spectateur qui, de détour en détour, doit œuvrer afin que s’actualise à ses yeux le questionnement sur la responsabilité.

Articulé en une succession de capsules, le spectacle du Théâtre Majâz (qui veut dire « métaphore » en arabe) offre de percutants décalages, et notamment lorsqu’il s’affronte à la question des traces laissées par l’événement traumatique du  XXème siècle – la capsule intitulée « Un Système » est, quant à elle, plus convenue. Au sujet de ce que signifie l’obéissance en politique, seules quelques pistes sont suggérées comme si la nature du mal impliquait de demeurer à la surface. Car le mal, comme l’écrivait Hannah Arendt, n’est jamais radical, seul le Bien dispose de cette radicalité. C’est donc, peut-être, à la condition de le montrer dans toute sa banalité qu’il devient possible de le dépasser.

Visuel: © Guillaume Chapeleau

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