Théâtre
« Deux Ampoules sur Cinq » : l’insoumission poétique

« Deux Ampoules sur Cinq » : l’insoumission poétique

18 septembre 2015 | PAR La Rédaction


Après un premier spectacle sur Anna Akhmatova et Lydia Tchoukovskaïa dont elle n’était pas satisfaite, Isabelle Lafon propose une nouvelle mise en scène avec ces deux insoumises qu’étaient Akhmatova et Tchoukovskaïa. Un vent de délicatesse pour non pas balayer, mais éclairer les sombres temps du stalinisme.

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C’est dans l’obscurité, que l’on entre à pas feutrés et que l’on prend place dans les gradins de la Maison des Métallos. Et c’est à la lumière de lampes de poche seront éclairés les entretiens d’Anna Akhmatova et Lydia Tchoukovskaïa, deux femmes unies par la vocation littéraire et l’infortune du destin.

Le 10 novembre 1938, Lydia Tchoukovskaïa se rend pour la première fois chez Anna Akhmatova « pour affaire ». De cette affaire, de leurs affaires respectives – pour l’une l’arrestation de son mari, pour l’autre l’envoi dans les camps de son fils, le spectacle, en réalité, en parle très peu. L’essentiel n’étant pas dit, il faut éclairer Akhmatova et Tchoukovskaïa et protéger leurs zones de silence, d’obscurité, restituer la clandestinité de leurs entretiens. Tout l’enjeu du spectacle est donc de tracer les contours du non-dit, de suggérer par un jeu de regards et de lumières, la crainte des écoutes, le risque d’une conversation entre deux femmes de lettres russes. Faire un spectacle avec Anna Akhmatova et Lydia Tchoukovskaïa suppose aussi de partager avec elles le prix de leur insoumission, les comédiennes se risquant à leur tour à l’improvisation et aux imprévus dus au faible éclairage.

Librement inspirée, l’adaptation faite par Isabelle Lafon des Notes sur Anna Akhmatova n’en est pas moins loyale vis-à-vis de l’entreprise menée par l’écrivain et la poétesse. Le spectacle donne à lire entre les lignes ce que Tchoukovskaïa a choisi elle-même de ne pas confier à son journal ; la mise en scène donne à voir les fantômes des êtres chers disparus ; le ton badin et l’humour de la conversation donnent à entendre la résistance quotidienne et poétique. Avant de les brûler, Anna confie littéralement ses poèmes à Lydia qui est chargée de les apprendre par cœur pour que ceux-ci, malgré leur destruction, soient transmis. Le verbe n’est sans doute pas « gouvernable », mais la tâche du poète n’en est pas moins difficile. Il a à travailler et à transformer en or un matériau « boueux », à savoir ces mots que le régime lui-même utilise pour écrire des lettres de « réhabilitation ».

Si l’interprétation d’Isabelle Lafon et de Johanna Korthals Altes dévoile la singularité et les personnalités de ces deux femmes d’exception, ni l’une ni l’autre ne sont dans l’incarnation ou l’imitation. Ce spectacle avec et non sur est aussi l’occasion pour les deux comédiennes de se révéler l’une l’autre, et pour Isabelle Lafon d’esquisser et fonder son projet « Les Insoumises », un projet dont on a hâte de découvrir le second volet « dédié » à Virginia Wolf….
Car, au regard de ce théâtre de l’intimité qu’elle parvient à créer, il serait étonnant que Lafon revienne une troisième fois sur l’ « affaire Akhmatova/Tchoukovskaïa ».
Deux Ampoules sur Cinq, librement adapté des Notes sur Anna Akhmatova par Isabelle Lafon. Au théâtre de la Maison des Métallos, 94 rue Jean-Pierre Timbaud, (11ème), Téléphone : 0147002520. maisondesmetallos.org
Visuels : © Pascal Victor

Marianne Fougère

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