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De Vienne à Paris, l’étrange Tartuffe de Luc Bondy s’installe à l’Odéon

De Vienne à Paris, l’étrange Tartuffe de Luc Bondy s’installe à l’Odéon

05 avril 2014 | PAR Christophe Candoni

En mai dernier, Luc Bondy présentait une adaptation de Tartuffe en langue allemande à l’Akademietheater (la deuxième salle du Burgtheater) et faisait à cette occasion son au revoir au Festival de Vienne qu’il a dirigé pendant une bonne décennie. C’est cette pièce de Molière qui se joue aux ateliers Berthier à la place du Comme il vous plaira de Shakespeare que devait monter Patrice Chéreau décédé en octobre dernier. Le directeur de l’Odéon-Théâtre de l’Europe a voulu cette reprise comme une recréation fortement inspirée par un changement complet de distribution, les stars allemandes Edith Clever, Gert Voss et Joachim Meyerhoff laissant leur place à un casting français dominé par Micha Lescot dans une étrange et excellente composition du faux dévot.

Commençons donc par le meilleur… Cet acteur singulier, comme toujours, étonne, épate, fascine. Parce que dans ce rôle, il respire de tout son être quelque chose d’inquiétant, de malsain et fait en même temps se tordre de drôlerie. Sans aucune séduction ni complaisance, ce Tartuffe dangereux, dérangeant, ne peut susciter ni désir ni compassion, ce qui rend encore plus cruelle et redoutable la crédulité et la méprise d’Orgon. La pièce ne vaudrait d’être vue rien que pour lui. La mise en scène de Luc Bondy certes intéressante étant plus problématique.

On ne pourra reprocher à Luc Bondy de prendre comme à son habitude très au sérieux le texte qu’il met en scène en s’écartant pas mal de la comédie au profit d’un sens plus complexe et ambigu. Avec son esprit acéré, il scrute minutieusement l’intrigue qu’il actualise et assombrit. La démarche ne manque pas d’intérêt, notamment pour sa caractérisation à gros traits mais relativement renouvelée des personnages, mais sa représentation conventionnelle et bourgeoise manque de rythme, d’allant, de rebond.

Bondy rapproche certes du temps présent et de nous-même le Tartuffe de Molière, en explicite par conséquent la modernité, mais d’une manière moins radicale et aboutie que ne l’a fait avant lui Stéphane Braunschweig (en 2008 et aussi à l’Odéon) qui mettait en scène une famille d’aujourd’hui, avec ses jeunes gens décontractés en jeans, tee-shirt, cloisonnés dans un intérieur nu et infernal. Moins âpre, plus chic et apprêtée, la version de Bondy se restreint à la représentation d’une noblesse d’un autre âge, désuète, dépassée, décatie à l’image de la sévère Madame Pernelle jouée par Françoise Fabian à dessein vissée sur un fauteuil roulant.

Cet angle de vue réduit forcément les possibilités d’interprétation. La pièce finit comme elle commence, autour d’une grande table de petit-déjeuner où sont réunis les membres taciturnes d’une famille bourgeoise à l’harmonie fragile. Le gros décor imaginé par Richard Peduzzi est celui d’une grande baraque classieuse qui sent le bien et la dévotion jusque dans ses menus recoins, où les trophées de chasse côtoient les crucifix sur les hauts murs blancs carrelés. Une importante domesticité s’y affaire, exemple parmi tant d’un excès d’hyper-réalisme. En quoi est-ce utile de voir Dorine farcir le poulet ? La bonne forte en gueule est campée sans trop de pétulance par Lorella Cravotta. Elmire (Clotilde Hesme belle et planante) est une coquette qui collectionne les étoles de fourrure, Orgon (bon Gilles Cohen) est identifié comme un homme de pouvoir. Cet acharnement à tout embourgeoiser fait advenir un véritable contresens dans le traitement du personnage de Valère. Yannick Landrein fait un jeune premier un peu falot. Bien loin de l’insolence libertine et libertaire qui déplaît tant à Orgon, il apparaît sous les traits d’un BCBG versaillais caractériel à gifler. De justes intuitions tirent ce Tartuffe diversement inspiré vers le haut mais la pièce s’y trouve quand même un peu réduite.

Crédit photo © Thierry Depagne

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Amelie Blaustein Niddam
C'est après avoir étudié le management interculturel à Sciences-Po Aix-en-Provence, et obtenu le titre de Docteur en Histoire, qu'Amélie s'est engagée au service du spectacle vivant contemporain d'abord comme chargée de diffusion puis aujourd'hui comme journaliste ( carte de presse 116715) et rédactrice en chef adjointe auprès de Toute La Culture. Son terrain de jeu est centré sur le théâtre, la danse et la performance. [email protected]

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