Théâtre
[Critique] « Miss Julie » de Thomas Ostermeier à La rose des vents : coup d’envoi du festival NEXT

[Critique] « Miss Julie » de Thomas Ostermeier à La rose des vents : coup d’envoi du festival NEXT

19 novembre 2013 | PAR Audrey Chaix

 

 

 

 Le festival NEXT n’a pas programmé n’importe qui pour sa soirée de lancement : c’est le grand metteur en scène Thomas Ostermeier, directeur de la Schaubühne de Berlin et artiste associé d’Avignon en 2004, qui a les honneurs de l’ouverture. Et il n’est pas venu seul : comme lors du festival Automne en Normandie la semaine dernière, c’est avec le Theatre of Nations de Moscou qu’il présente son interprétation de la pièce de Strindberg, modernisée pour devenir Miss Julie.

Ostermeier a choisi de transposer l’intrigue de Strindberg de la Suède du 19e siècle à la Russie actuelle : la hiérarchie maître / domestique d’une aristocratie d’un autre temps est devenue le rapport de classe entre une oligarchie parvenue, qui a placé ses valeurs dans l’argent et dans la réussite sociale, et une classe ouvrière qui aspire à une condition plus élevée, quel qu’en soit le prix. Jean et Christine sont au service du Général : il est chauffeur, elle est cuisinière, ils sont fiancés. La pièce s’ouvre d’ailleurs sur la jeune femme occupée à préparer un bouillon de poule, sur lequel Ostermeier nous propose de gros plans grâce à une caméra et à un écran présent au-dessus de la scène. La poule que l’on découpe et que l’on vide est mise à nue sous les yeux du spectateurs, et le ton est donné : ce que l’on va nous montrer ne sera pas beau à voir.

Dans ce décor glacial, chirurgical, qui donne le ton de ce huis clos sur lequel tombe la neige (littéralement : pendant toute la représentation, des flocons de neige s’accumulent sur le plateau en fond de scène), s’affrontent le chauffeur et Julie, entre séduction et cruauté, dans un jeu de pouvoir funèbre. Ponctuée de quelques traits d’humour cynique (les scènes avec le chien sont aussi drôles que grinçantes), cette passe d’arme, tragique chez Strindberg, prend chez Ostermeier la dimension du drame bourgeois, alors que Julie finit dans le congélateur, où son amant l’a jetée, vulgaire poule stockée là en attendant de pouvoir servir. Les trois acteurs sont très justes : Chulpan Khamatova en gosse de riche écervelée habituée à claquer des doigts pour obtenir tout ce qu’elle veut, Evgeny Mironov dans le rôle de Jean, parlant aussi vite qu’il est pressé de quitter sa condition de chauffeur pour s’élever socialement, et Elena Gorina, une Christine tout en humilité, qui a compris le danger dans lequel se met son homme en voulant brûler les étapes trop vite.

On regrettera cependant de ne pas s’être suffisamment senti impliqué dans cette mise en scène pour vivre la lutte qui se joue entre Jean et Julie. La faute à des sous-titres indigents, peut-être, qui ne semblaient pas rendre compte de la moitié des répliques, ou même qui manquaient au milieu d’un dialogue ? Ou bien la conséquence de cette mise en scène si glaciale qu’elle crée une distance parfois trop importante entre le plateau et la salle ? Toujours est-il qu’on en ressort avec un léger sentiment de frustration, comme si cette Miss Julie était passée tout près de quelque chose de grand, sans pour autant y parvenir.

Photos : © Kirill Losipenko

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Audrey Chaix
Professionnelle de la communication, Audrey a fait des études d'anglais et de communication à la Sorbonne et au CELSA avant de partir vivre à Lille. Passionnée par le spectacle vivant, en particulier le théâtre, mais aussi la danse ou l'opéra, elle écume les salles de spectacle de part et d'autre de la frontière franco-belgo-britannique. @audreyvchaix photo : maxime dufour photographies.

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