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[Critique] Les Particules Elémentaires au Théâtre du Nord : la jeunesse emporte Houellebecq dans sa fougue

[Critique] Les Particules Elémentaires au Théâtre du Nord : la jeunesse emporte Houellebecq dans sa fougue

14 novembre 2013 | PAR Audrey Chaix

[rating=4]

Après avoir séduit le public du Festival d’Avignon, le collectif Si Vous Pouviez Lécher Mon Cœur, emmené par son metteur en scène Julien Gosselin, débarque au Théâtre du Nord avec fracas pour présenter au public lillois son grand succès de l’été, Les Particules Élémentaires. Tiré du roman de Houellebecq, la pièce adaptée par Gosselin lui-même va comme un gant à ces jeunes (moyenne d’âge légèrement sous la barre des trente ans) qui font, pour la plupart, partie de la même bande de copains, issus de l’EPSAD de Lille. Une adaptation intelligente et généreuse, qui fait la part belle à la voix de Houellebecq et fait vivre sur le plateau l’univers monomaniaque, avide de détails et de précisions, de l’un des écrivains les plus controversés de la littérature contemporaine française.

Julien Gosselin est un grand lecteur et admirateur de Houellebecq : c’est donc avec un grand respect de sa prose et de son univers qu’il s’approprie ces Particules. Il fait même physiquement intervenir l’écrivain en prêtant à Hubczejak, exégète de l’un des deux personnages principaux de la pièce, les traits et les attitudes de Michel Houellebecq, parka verte sur le dos et cigarette au bec à l’appui. La pièce suit fidèlement la trame du roman alors qu’elle retrace les parcours parallèles de deux frères que tout oppose : Michel, le chercheur en biologie moléculaire aussi dépressif et renfermé que son prof de frère, Bruno, est explosif et animé, toujours, par une libido qui tient de l’obsession sexuelle.

Autour d’eux, les femmes et les hommes de leur vie sont interprétés par une pléiade d’acteurs qui ne quitte jamais le plateau : la scène, recouverte de pelouse, est entourée de praticables sur lesquels sont placés canapés, instruments de musique et éléments de régie permettant aux comédiens de jouer des scènes hors plateau et de suivre la pièce alors qu’ils alternent leur présence au plateau. Mention spéciale à Victoria Quesnel, qui interprète, entre autres, la jeune et douce Annabelle, amour de jeunesse de Michel, et à Noémie Gantier, une fière et forte Christiane, qui permet à Bruno, la quarantaine bien tassée, de découvrir l’amour après n’avoir vécu que pour le sexe.

 Julien Gosselin n’épargne pas à son public les énumérations minutieusement détaillées de Houellebecq, adepte de Monoprix et des Trois Suisses, les scènes crues, parfois cruelles, évoquant la libération sexuelle menée par les hippies des années 1960. Et c’est comme cela qu’il donne vie au roman de Houellebecq sans jamais le dénaturer. On se paie de formidables tranches de rigolade avec Bruno, interprété avec gouaille et culot par Alexandre Lecroc. Les scènes au Lieu du Changement sont hilarantes alors que Bruno, vêtu en tout et pour tout d’un slip bleu fluo, découvre les joies du hatha-yoga, des massages tantriques et des ateliers d’écriture créative. Plus en retenue, Antoine Ferron est un sombre Djerzinski, tout en finesse mélancolique.

Si la première partie est principalement écrite sur le ton de cet humour un peu potache, la seconde, menée par Noémie Gantier en Christiane et par Victoria Quesnel en Annabelle, se teint d’une profondeur qui forme un pendant intéressant à la première partie : on rit moins, certes, mais c’est pour le mieux, alors que les deux frères découvrent et perdent un amour qui aurait pu les sauver. Les deux comédiennes nous offrent les scènes les plus poignantes de la pièce, sans pour autant sombrer dans un pathos qui n’aurait pas sa place ici.

Comme dans le roman, la pièce s’achève sur une vision d’une société parfaite, dans laquelle les humains auraient été remplacés par des versions plus abouties d’eux-mêmes, où toute filiation aurait été supprimée au bénéfice d’un clonage initié par les recherches de Djerzinski. Alors que les dix comédiens, vêtus de leurs simples sous-vêtements, trinquent à la santé de ce nouveau monde, on ne peut s’empêcher de penser que la relève théâtrale française est en marche : bienvenue à elle !

Photos : © Simon Gosselin

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