Théâtre
Une adaptation qui plaît des Particules élémentaires de Houellebecq au Festival d’Avignon

Une adaptation qui plaît des Particules élémentaires de Houellebecq au Festival d’Avignon

14 juillet 2013 | PAR Christophe Candoni

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Paru en 1998, le best-seller du génial et controversé Michel Houellebecq est adapté pour la première fois sur les planches en France dans une mise en scène ultrasensible et sexy de Julien Gosselin. Un spectacle présenté dans la salle de Vedène et déjà très remarqué tout au long de cette première semaine de festival.

Le metteur en scène de 26 ans débarque dans le IN d’Avignon après seulement deux productions à son actif, deux textes d’auteurs européens et contemporains (Fausto Paravidino et Anja Hilling) montés avec sa compagnie joliment nommée « Si vous pouvez lécher mon cœur » constituée entre autres de camarades de promotion de l’EPSAD à Lille. Il aura fallu attendre l’audacieuse ambition de ces jeunes gens pour voir Houellebecq porté au théâtre en France. Aussi incroyable que cela puisse paraître, ils s’attaquent à ce qu’aucun de leurs collègues et aînés n’ont voulu ou osé faire alors qu’à l’étranger, depuis déjà dix ans, des metteurs en scène aussi importants que l’allemand Frank Castorf, le catalan Calixto Bieito ou bien le belge Johan Simons s’y sont collés avec succès.

Fou d’admiration pour celui qu’il considère comme un des plus grands écrivains actuels, Julien Gosselin n’hésite d’ailleurs pas à convoquer son idole directement sur scène au milieu de la troupe grâce au mimétisme amusant d’un des acteurs qui emprunte l’allure dégingandée et parfaitement identifiable de l’auteur vêtu d’une vaste parka verte, une chemise bleue rentrée dans un pantalon clair et bien sûr, l’indispensable cigarette vissée au bec.

On admire d’emblée dans ce travail le soin porté à l’esthétique hyper contemporaine, directe et frontale, parfaitement utilisée et maîtrisée. Il s’agit d’une sorte de théâtre-concert (une tendance du théâtre allemand pratiquée par Frederike Heller entre autres, serait-ce une référence du metteur en scène ?) dans laquelle la représentation est largement soutenue par une composition musicale idéale aux accents pop troubles et destroy. Les acteurs ne quittent presque pas le plateau. Au centre un espace de jeu dégagé est encadré de praticables où sont disposés des instruments de musiques, des canapés et tables basses servant de coulisses. La régie est également réalisée en partie à vue.

La pensée du romancier, sa langue, son style constituent un vrai défi pour la représentation mais appellent évidemment le théâtre, Sa restitution fait tout de même un peu défaut. L’adaptation de grande qualité, est presque trop fidèle et à force d’exhaustivité, elle en dit trop. ça parle beaucoup, et trop vite, et trop fort (pourquoi les comédiennes crient-elles ainsi ?). Si bien que le texte ne parvient pas toujours à se faire entendre.

Les acteurs sont tous de belles et fortes présences sur le plateau. Ils sont jeunes et n’ont pas l’âge des rôles qu’il jouent. C’est presque mieux ainsi, car au-delà de l’aspect plaisant d’un spectacle générationnel, un peu dans la veine de Nouveau roman, ils apportent une touche de séduction et de sympathie à leurs personnages médiocres et paumés.

Michel et Bruno sont demi-frères et abandonnés par leur hippie de mère alors qu’ils étaient encore enfants. Très différents voire opposés, le premier, chercheur en biologie moléculaire, est aussi mesuré et fuyant que le second, professeur de lettres, est obsédé par la jouissance et l’individualisme ; seule les réunit un état de dépression aggravée. De leur parcours, Julien Gosselin extrait toute la fraîcheur comme la cruauté. Avouons que les histoires de Bruno (très bon Alexandre Lecroc qui domine le plateau) planté en simple slip de bain bleu pétant dans un camping anarchiste et libertaire voguant sur les idéaux soixante-huitards, peu à l’aise en cours de hatha-yoga et autre sensitive gestaltmassage, sont hilarantes même si l’humour de Gosselin est plus proche de la blague que de l’ironie cynique et sans concession qu’emploie Houellebecq pour décrire les errances sentimentales et sexuelles désastreuses des personnages, leurs carences affectives, la misère sexuelle, la solitude des êtres frustrés dans l’indifférence générale. Dans une deuxième partie, plus désespérée et écorchée, le spectacle s’électrise et à mesure que l’intrigue progresse dans des tonalités plus sombres et tragiques, le jeu gagne en consistance, en intentions, en corps et en tripes, même si on regrette jusqu’au bout une émotion trop souvent surjouée.

Quelques réserves mises à part, Julien Gosselin signe un spectacle fleuve et captivant, plein d’énergie, de mélancolie et d’embrasement. Il a surtout eu le mérite non négligeable de proposer enfin avec talent et conviction une version théâtrale pertinente et très convaincante des Particules élémentaires. Il n’a jamais recours à des partis pris gratuitement provocants tout en assumant le côté nécessairement trash du propos. Il n’insiste pas trop sur l’idéologie plutôt problématique et conservatrice du roman qui veut que, sous prétexte de politiquement incorrect, tous les maux des générations post années 1970 et le mouvement déclinant des sociétés occidentales soient l’héritage chaotique de mai 68 et de la libéralisation des mœurs. Les autres aspects plus forts, plus progressistes du livre sont eux bien défendus dans le spectacle.

Spectacle donné à Vedène jusqu’au 13 juillet 2013 et en tournée à la rentrée.

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© Christophe Raynaud de Lage / Festival d’Avignon

 

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Christophe Candoni
Christophe est né le 10 mai 1986. Lors de ses études de lettres modernes pendant cinq ans à l’Université d’Amiens, il a validé deux mémoires sur le théâtre de Bernard-Marie Koltès et de Paul Claudel. Actuellement, Christophe Candoni s'apprête à présenter un nouveau master dans les études théâtrales à la Sorbonne Nouvelle (Paris III). Spectateur enthousiaste, curieux et critique, il s’intéresse particulièrement à la mise en scène contemporaine européenne (Warlikowski, Ostermeier…), au théâtre classique et contemporain, au jeu de l’acteur. Il a fait de la musique (pratique le violon) et du théâtre amateur. Ses goûts le portent vers la littérature, l’opéra, et l’Italie.

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