Théâtre
[BERLIN/BERN] Au Theathertreffen, Ersan Mondtag expose de manière grandiose une jeunesse en proie au mal

[BERLIN/BERN] Au Theathertreffen, Ersan Mondtag expose de manière grandiose une jeunesse en proie au mal

30 mai 2017 | PAR Samuel Petit

Le jeune metteur en scène berlinois fête avec Die Vernichtung sa deuxième nomination au prestigieux Theatertreffen qui réunit à Berlin chaque Printemps les 10 meilleures mises en scène de l’espace germanophone. Dans une scénographie qui constitue déjà en elle une œuvre, il livre un portrait contemporain et hallucinant de la tentation fasciste de la jeunesse.

 

 

Depuis plusieurs mois déjà, le monde du théâtre germanophone s’agitait autour de la création au Konzert Theater Bern du metteur en scène star Berlinois d’à peine 30 ans, Ersan Mondtag. Les quelques photos, le mystérieux trailer et les nominations de la pièce aux plus prestigieux festivals outre-Rhin, les Mühlheimer Theatertage et donc du Theatertreffen de Berlin, ont achevé de faire languir les curieux. C’est à la Haus der Berliner Festspiele que le public berlinois a enfin pu découvrir cette œuvre hallucinante qui devait confirmer le statut du jeune metteur en scène, après le triomphe de Tyrannis lors de l’édition 2016 du Theatertreffen.

Comme pour son succès de l’an passé, Ersan Mondtag joue au démiurge accompli en se chargeant lui-même de la scénographie et des costumes : il est ainsi le principal artisan de l’univers idyllique dans lequel va se jouer sa parabole dystopique sur une jeunesse en perdition et en plein processus accéléré de radicalisation. Die Vernichtung – la destruction, l’anéantissement en allemand est un mot chargé historiquement tant il évoque Auschwitz comme Vernichtungslager ou encore la Vernichtungskrieg menée par la Wehrmacht sur le Front Est.

Alors même que ce sont les images qui frappent avant tout, il semble paradoxalement que, pour comprendre Die Vernichtung, il faille d’abord commenter son texte. Celui-ci est le seul point majeur de la création que Mondtag a délégué, en en confiant la rédaction à Olga Bach, jeune dramaturge berlinoise elle aussi.  Stephan Reuter, critique et membre du jury de cette année qualifie ce dernier de « kitchen-table drama ». Nombreux sont ceux qui l’ont perçu comme point faible majeur de cette mise en scène à l’instar de Rüdiger Schaper du Tagesspiegel qui, à raison, le qualifie de « discussions de clubs, de paroles politiques poubelles et de galimatias hédonistes ». Seulement, c’est bien l’effet recherché et le texte est à cet égard une réussite. La longue succession de lieux communs sur la liberté, sans cesse entrecoupée de sorties au sujet des drogues consommées au même instant, a une fonction dramaturgique remarquable : celle d’un glissement habile d’un nihilisme et d’une morale du plaisir vers le complotisme, l’antisémitisme et une xénophobie latente, le tout drapé dans un pseudo-intellectualisme. Au-delà de la justesse avec lequel le texte rend un parler réel, trahissant la suffisance morale et l’insuffisance intellectuelle des personnages, c’est surtout dans cette lente évolution du discours que réside sa finesse. On peut citer à titre d’exemple le passage intermédiaire au cours duquel les personnages s’emballent à l’idée qu’il existerait un réseau centralisé électrique de la ville qu’ils pourraient aisément perturber. Ce passage qui au vu de ce qui suit pourrait sembler anecdotique reflète un élément essentiel du portrait de cette jeunesse : sa tentation terroriste, sa fascination pour la destruction, sa morbide volonté de célébrité.

Le manque volontaire de teneur poétique des dialogues est compensé par les images proposées par la scénographie, les costumes, le choix de la musique et le jeu d’acteurs. Plus exactement, le ton réaliste et l’exacte froideur du texte permettent sans doute d’esquiver l’indigestion lyrique. Tout en dehors des dialogues a pour fonction de stimuler les sens du spectateur. Car c’est bien dans le symbolisme scénique, efficace pour émouvoir, exciter et manipuler son public, que s’ont à chercher les mécanismes sociétaux et superstructures historiques à l’œuvre conduisant à cette dégénérescence. On peut évoquer par exemple la statue de Narcisse en arrière-plan, admirant son reflet dans un miroir dans une posture d’homme se prenant au selfie. La monumentale deuxième partie du Deutsches Requiem de Brahms qui retentit lors de la scène d’ouverture rattache cette histoire à la tradition romantique allemande et plus généralement à l’histoire allemande dans son devenir tragique.

Le tour de force de Mondtag consiste à ne pas mettre en scène ce texte, c’est-à-dire ni à le faire jouer dans la cuisine d’une coloc ou dans les toilettes d’un club ni de le transposer autre part. Sa proposition consiste à transfigurer le thème de sa création en la situant dans un environnement fantaisiste. La rupture est totale grâce au détachement complet des paroles et des actes, comme si les errances décadentes de ces jeunes urbains étaient une bande-son rajoutée à l’après-midi de faunes.

Les 4 acteurs à qui leurs combinaisons en tissu peint donnent l’illusion de la nudité pénètrent dans ce paradis artificiel à travers un portail en vitrail et éclairé par une lumière céleste, dans une démesure de brouillard. Ces figures apparaissent comme des poupées humaines dont la démarche balance entre l’animal et l’automate, comme pour symboliser cette humanité perdue entre instincts primaires et une modernité adoptée malgré soi.

Certains ponts entre ces quatre satires et leurs homologues du texte se laissent toutefois distinguer : les dialogues ponctués de longs blancs et les brusques manières de s’exprimer font écho aux mouvement mécaniques et répétitifs des corps, et par là trahissent un côté instable et versatiles de ces êtres. L’obsession de la jouissance ou encore la constante provocation constituent d’autres points communs entre eux. La radicalisation des propos et des postures scéniques va elle aussi de pair : par ennui et par impatience, les personnages se provoquent les uns les autres, cherchent à exciter leurs partenaires pour enfin s’unir dans le seul but de nuire. La montée de drogue et la montée aux extrêmes sur une track techno d’une quinzaine de minute parachèvent cette chorégraphie d’une heure et demi des satires et donne à voir non plus des individus mais une masse fascisante libérée et ivre d’excès.

Pour les personnages comme pour le public, il s’agit après ce délire sensoriel et transgressif de gérer sa gueule de bois : les monstres sur scène s’effondrent de fatigue ou pètent un plomb ; nous nous demandons si un tel portrait est juste. Le flou consciemment entretenu autour du fait de savoir si cette pièce traite de la jeunesse au sens universel et intemporel, ou bien de la jeunesse actuelle (et donc de laquelle ou du mélange desquelles car il existe socialement plusieurs jeunesses) ne permet de dire si Mondtag a tout à fait tort ou tout à fait raison.

Photos © Birgit Hupfeld

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