Théâtre

« Schweinehund »: un sujet nécessaire mais un traitement trop frustre [Biennale des Arts de la Marionnette]

« Schweinehund »: un sujet nécessaire mais un traitement trop frustre [Biennale des Arts de la Marionnette]

30 mai 2017 | PAR Mathieu Dochtermann

Seul spectacle programmé au théâtre Mouffetard même pendant la BIAM, Schweinehund de Andy Gaukel traite d’un sujet aussi bouleversant que nécessaire, celui de la déportation ciblée des homosexuels pendant la Seconde guerre mondiale. Le sujet est évidemment grave, mais le spectacle convoque tous les artifices imaginables pour l’alourdir et installer l’atmosphère la plus étouffante possible. La restitution de l’angoisse est éminemment réussie, mais quelle place reste-t-il au spectateur? Une proposition manichéenne, sans nuances, qui ne trouve pas l’émotion juste face à une histoire qui devrait nous interpeler.

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Schweinehund est un spectacle de marionnettes mêlées à des films d’animation en stop-motion, qui s’inspire directement de la biographie de Pierre Seel, seul homosexuel déporté dans un camp de concentration nazi qui ait témoigné publiquement à la fois de la cause de sa déportation et des traitements qui s’en sont suivis, à une époque de l’après-guerre où l’homosexualité était encore chose scandaleuse, ou au moins taboue. Sujet important et grave s’il en est, histoire personnelle tragique et poignante.

Le spectacle, non linéaire, se compose d’une succession de tableaux alternés entre deux moments de la vie du personnage: en marionnette, affublée du triangle rose des déportés pour homosexualité, les membres maigres comme des brindilles, c’est la brutalité systématique du camp; en film d’animation, c’est le souvenir d’un (premier?) amour avec un autre homme, de la joie et de la tendresse. Autant les tortures subies par la marionnette évoluent-elles au fil des 45 minutes, infligées par les mains des deux manipulateurs sortant de l’obscurité, qui figurent les SS, autant le film reste-t-il toujours plus ou moins le même. Pas de texte, mais une trame sonore extrêmement contrastée, faite de hurlements, de grincements suraigus et d’infrabasses poussées à fond pour les scènes prenant place dans le camp, et d’un air de piano doux pour les souvenirs de l’amour heureux.

On ne peut nier que Schweinehund constitue un spectacle d’une grande puissance, dans ce qu’il restitue de violence (les mains frappent la table de manipulation, arrachent les membres des marionnettes, les donnent en pâture à des chiens projetés en film) et d’angoisse (essentiellement grâce à – ou à cause de – l’enregistrement sonore qui confine à l’insupportable). La mise en scène est extrêmement lisible malgré son grand dépouillement, et cette sobriété est bienvenue – on eût aimé la même retenue au niveau des artifices sonores.

Au-delà de ces deux sentiments de base, rien ne se passe. Le spectacle se met en boucle, et les jolis souvenirs un peu mièvres alternent sans fin avec les scènes d’horreur (malheureusement attendues) et leur fond sonore éprouvant. Certainement, c’est là, en métaphore, une partie de la réalité des camps – la coupure nette, vertigineuse, entre le bien et le mal, entre l’avant et le pendant, entre le dehors et le dedans – mais est-ce qu’un spectacle sur un sujet aussi grave et complexe peut se résumer tout entier à un tel manichéisme? Pendant 45 longues minutes? Est-ce qu’on ne doit pas à la mémoire de tous les déportés, et à la mémoire spécifique de ceux-là qui n’étaient déportés que pour avoir mal aimé, quelque chose de plus articulé, de plus nuancé, de plus convaincant enfin?

Côté technique, une manipulation assez brute, un fond sonore qui, à notre avis, constitue un artifice inexcusable pour un artiste sûr de son histoire et de sa capacité à faire vivre l’émotion dans sa marionnette, du théâtre au noir dans une pénombre excessive: cela confine à la maladresse pour les deux artistes confirmés que sont Andy Gaukel et Myriame Larose.

Si on ressort de ce spectacle avec un certain malaise, ce n’est pas, à notre avis, le bon malaise. Pas de catharsis, pas d’intelligence nouvelle, pas d’émotion à emporter avec soi, essoré qu’on est par le rouleau-compresseur sous lequel on vient de passer. Quand on compare ceci à l’infinie sensibilité, à l’émouvante poésie d’un Alexandre Haslé jouant la pluie, qui instille des émotions qui peuvent vous tirer une larme des mois après avoir vu le spectacle, on se dit que le traitement choisi ici manque son but.

Une proposition radicale et audacieuse, qui a trouvé bon accueil sous d’autres plumes, mais qui nous laisse pour notre part plutôt sceptique.


Mise en scène et idée originale : Andy Gaukel
Co-écriture et dramaturgie : Myriame Larose
Interprétation : Andy Gaukel et Myriame Larose
Construction : Andy Gaukel, Myriame Larose et Nelson Fields
Animation : Andy Gaukel

 

 

 

 

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Mathieu Dochtermann
Passionné de spectacle vivant, sous toutes ses formes, des théâtres de marionnettes en particulier, du cirque et des arts de la rue également, et du théâtre de comédiens encore, malgré tout. Pratique le clown, un peu, le conte, encore plus, le théâtre, toujours, le rire, souvent. Critère central d'un bon spectacle: celui qui émeut, qui touche la chose sensible au fond de la poitrine. Le reste, c'est du bavardage. Facebook: https://www.facebook.com/matdochtermann

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