Théâtre

Abeilles : elles piquent et leur bourdonnement dérange

Abeilles : elles piquent et leur bourdonnement dérange

07 novembre 2018 | PAR La Rédaction

Un bourdonnement discret et non moins dérangeant au théâtre de Belleville. De Gilles Granouillet mis en scène par Magali Léris, Abeilles aborde de manière beaucoup plus frontale qu’il n’y paraît les thèmes de l’assimilation, de l’intégration et de la transmission. Insensible s’abstenir…

Par Pascal Gauzes

Sous couvert d’une confrontation père/fils et d’un décorum mère/fille presque banalement #metoo, Abeilles, balaie en moins de temps qu’il ne faut pour le dire (1h15) un éventail de sujets psychologiques et psychanalytiques d’une extrême violence : l’immigration, l’intégration, la pauvreté, les rapports parents/enfants, le déni… Bref, une lourdeur d’interrogations contemporaines difficile à supporter, et pourtant…

Au détour de clichés aux effluves racistes (qui pour pondérer le propos rappellent les « très riches heures » de Lost in Translation) permettant de contextualiser, le spectateur est confronté à la déliquescence d’un quatuor familial issu de l’immigration nord-africaine. Un père, mal assimilé, s’oppose, sur les bords d’une falaise où bourdonnent les abeilles, à son fils, dont l’intégration ne semble pas être un sujet. Ce huis-clos à ciel ouvert et face public éventre la blessure narcissique d’un père qui n’a pas trouvé sa place dans un pays auquel il a dû s’accoutumer.

Car si la pièce semble reposer sur une disparition, suite à une altercation en haut de cette falaise, entre un père faisant pâle figure face à la « réussite » triomphante – symbolisée par l’achat d’un iPhone – de son fils, main d’œuvre sur des chantiers éoliens, elle ouvre en réalité, de manière sobre et réaliste, la boîte de Pandore de l’insoutenable outrage des vains efforts d’intégration d’une génération sacrifiée.

Oscillant de manière permanente entre contemporain et tradition, la pièce surprend par un texte dont l’écriture et la diction pourraient sembler inadaptées, au vu du thème abordé : car elle érige en maître le mur séparant l’inassouvissable tentative des premières générations d’immigration à se fondre dans la masse et la capacité des générations suivantes à se perdre dans un artificiel brassage socio-culturel.

Seul rempart à cette déchéance de conception nationaliste : le public ! Et force est de constater que le premier qui n’a jamais fait face à des tensions parents/enfants ou ressenti – quelle que soit la proportion – le sentiment de manque ou d’infériorité face à son entourage, ne jette la première pierre.

Si la mise en scène et les décors ne brillent pas par leur maestria, ils plongent fatalement dans le contexte socio-économique de la pièce, et nul doute que ce voyage dans une forme de quart monde ou de pauvreté du quotidien (sur laquelle le public de la pièce est plus qu’habitué à fermer les yeux) glace le sang.

Abeilles : insectes dont le fruit produit d’incroyables richesses et pourtant craintes car confondues à tort avec des nuisibles comme les guêpes. Abeilles : une pièce au titre éponyme et éloquent qui transcende les clivages et pose très vraisemblablement les vraies questions de la schizophrénie des hôtes !

Après 1h15, vous avez 4h, voire beaucoup plus pour réfléchir à ce qui vient de se passer. Bravo, une ruche qui donne un sacré coup de pied dans une fourmilière de bien-pensance !!!

De Gilles Granouillet
Mise en scène Magali Léris
Avec Nanou Garcia, Eric Petitjean, Paul-Frédéric Manolis, Carole Maurice
Du dimanche 4 novembre au mardi 27 novembre 2018
Le lundi et mardi à 21h15 et le dimanche à 20h30 au Théâtre de Belleville
Tarifs : Abonné•es : 10€, Plein : 26€ Réduit : 16€, -26 ans : 11€ (-1€ sur la billetterie en ligne);

Egalement, jeudi 8, vendredi 9 et samedi 10 novembre à 20h30 au Théâtre Jacques Carat, 21 avenue Louis Georgeon – 94230 Cachan

Visuel : Abeilles par © Xavier Cantat

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