Théâtre

A la mousson d’été : « Amsterdam » de l’israélienne Maya Arad-Yasur, un Witz pour réparer l’histoire?

A la mousson d’été : « Amsterdam » de l’israélienne Maya Arad-Yasur, un Witz pour réparer l’histoire?

26 août 2019 | PAR David Rofé-Sarfati

La Mousson d’Été se penche chaque année sur une oeuvre théâtrale novatrice sous la forme d’une lecture radiophonique réalisée par France Culture, interprétée par les comédiens compagnons du Festival et bruitée en direct. La représentation a lieu devant un public équipé de casques.

Maya Arad Yasur  est une dramaturge israélienne, diplômée de l’Université d’Amsterdam. Ses pièces ont été traduites en anglais, français, allemand, norvégien et polonais, publiées dans des magazines et produites dans des théâtres en Israël et dans le monde entier.  De 2007 à 2013, Maya Arad Yasur  a vécu et travaillé comme dramaturge à Amsterdam. Elle a fait son stage avec le réalisateur Johan Simmons. En tant qu’auteur, elle s’intéresse particulièrement à la problématique de la guerre et de l’exil et s’interroge sur les mécanismes narratifs de l’écriture théâtrale. Ses textes ont fait l’objet de créations et de lectures publiques en Israël, Allemagne, Autriche, Norvège et États-Unis. Dans Dieu attend à la gare une infirmière arabe fomente un attentat suicide (Habima 2014, Volkstheater Vienne 2015, Schauspiel Dresden 2016, Théâtre Paderborn, 2017), Dix minutes de la maison raconte le jour d’après les accords d’Oslo où un soldat israélien est kidnappé par des terroristes et emmené dans le territoire nouvellement acquis par Yasser Arafat.(Habima, 2015); dans Suspendu deux réfugiés sont suspendus au 45e étage d’un gratte-ciel nettoyant les fenêtres, derrière la vitre se tient le public.(Théâtre Upstream à Saint-Louis 2016, Deutsches Theater Göttingen 2018). Amsterdam présenté à la Mousson d’été cette année a remporté le prix du Berliner Theatertreffen Stückemarkt 2018.

Laurence Sendrowicz, sa traductrice est une femme de lettres et de théâtre. Elle quitte la France après son bac, reste treize ans en Israël où elle devient comédienne, puis commence à écrire pour le théâtre. De retour en France, elle devient traductrice de théâtre et de littérature hébraïque contemporaine tout en poursuivant, en parallèle, son travail d’écriture dramatique. Elle est l’une des initiatrices du projet de traduction de l’œuvre de Hanokh Levin en français. Depuis 1991, soutenue par la Maison Antoine-Vitez, elle a traduit trente et une de ses pièces (dont huit en collaboration avec Jacqueline Carnaud), et a proposé quatre recueils de sketches tirés de ses cabarets. Pour le théâtre, elle a également traduit David Grossman, Anat Gov, Gadi Inbar,  Mickaël Gourevitch, Tamir Greenberg.

La pièce Amsterdam traverse les questions de prédilection de la dramaturge qui sont l’émigration, la place de la grande Histoire dans nos vies et la centralité incontournable de la catastrophe. Un matin, une jeune musicienne israélienne se réveille dans son appartement au bord du pittoresque canal Amsterdam Keysershracht. Elle veut faire cuire une omelette mais  découvre qu’elle n’a plus de gaz. Lorsqu’elle ouvre la porte, elle trouve une enveloppe; et dans cette enveloppe une relance, intérêt de retard compris  d’une facture de gaz impayée depuis 1944. La pièce pose la question aussi anodine que cardinale : Qui doit payer la facture de gaz consommé par les nazis durant la Seconde Guerre mondiale ?

Cette question d’une cruelle et superbe ironie construit le witz, le mot d’esprit qui fonde toute la pièce. L’humour est  glaçant, mais cathartique, car il nous entraîne en sécurité dans les profondeurs tragiques de la Shoah. Amsterdam est une pièce originale aussi par son écriture polyphonique; une multitude de voix font émerger les histoires du passé et transforment l’appartement de l’héroïne en une agora où se tient la chronique des événements ironiques et tragiques. Julie Pilod est épatante dans cet entre-deux. Elle épouse avec son immense talent le biais doux amer. Maya Arad Yasur invente ici un théâtre de la rumeur où au fil des disputes, des révélations plus ou moins avérées, une vérité pointilliste se dévoile.  La ville d’Amsterdam s’y souvient des réduits où se cachaient les familles juives, de toutes ces Anne Frank qu’on a gazées et dont il faudrait un jour régler la facture de gaz. La pièce est mordante et terriblement efficace, d’autant qu’encore aujourd’hui la mèche de l’antisémitisme refuse de s’éteindre. Notre expérience de spectateur est solide car l’auteure ne cède jamais sur l’humour (juif). Lorsqu’un personnage accepte volontiers d’évoquer la Shoah,  il la préférerait sans Juifs !  Déportée à Auschwitz oui Juive non. Le witz est délicieux.

Reste la question éternellement laissée sans réponse:  Est-ce qu’une narration dans l’après-coup de ce monde chaotique pourra réparer l’histoire ? Que faire de cette facture de gaz?

Amsterdam est une pièce importante pour nous tous.

 

Amsterdam

de Maya Arad-Yasur (Israël)

Traduction Laurence Sendrowicz
Lecture dirigée et mise en ondes par Pascal Deux, avec Tamara Al Saadi, Christophe Brault, Éric Berger, Johanna Korthals Altes, Glenn Marausse, Charlie Nelson, Julie Pilod, musique : Frédéric Fresson

Crédit Photos  ©Liron Weitsman + Eric Didym.

« Mon année de repos et de détente » d’Ottessa Moshfegh : Franchement, flemme
Dernier jour du ROCK EN SEINE : du rock dur et le bilan.
David Rofé-Sarfati
David Rofé-Sarfati est Psychanalyste, membre praticien d'Espace Analytique. Il se passionne pour le théâtre et anime un collectif de psychanalystes autour de l'art dramatique www.LautreScene.org. Il est membre de l'APCTMD, association de la Critique, collège Théâtre.

Publier un commentaire

Votre adresse email ne sera pas publiée.

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *