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« Les Os Noirs » de Phia Ménard, la sombre empreinte de la mort peinte sur scène

« Les Os Noirs » de Phia Ménard, la sombre empreinte de la mort peinte sur scène

02 avril 2018 | PAR Mathieu Dochtermann

Le Monfort Théâtre accueille jusqu’au 14 avril la dernière création de la Cie Non Nova / Phia Ménard : Les Os Noirs. Forme spectaculaire plus performative que théâtrale, Les Os Noirs s’attache à dessiner le portrait en creux de la mort et du suicide, en cherchant les images et les sensations immédiatement antérieures au geste. A la fois très forte et très sombre, c’est une œuvre en tableaux, très dépouillés et très allégoriques, qui joue sur les matières, sur la saturation sonore, sur une esthétique en clair-obscur de circonstance. Intense, mais parfois trop abstrait pour atteindre l’émotion. A découvrir.
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Plus Phia Ménard avance dans le temps, comme auteure, plus elle dépouille ses spectacles de leurs éléments immédiatement signifiants, pour mieux atteindre l’émotion. Le credo de la compagnie, ne pas montrer mais faire ressentir, la pousse à expérimenter toujours plus loin dans son utilisation des matières.

Comme point de départ du travail sur Les Os Noirs, Phia Ménard a voulu explorer les images et sensations qui peuvent se construire autour de la mort, spécifiquement quand elle est choisie par celui ou celle qui disparaît. Elle ne s’intéresse pas tant à l’acte lui-même qu’à ce qui le précède, au désir qui se met alors en mouvement, et, indirectement, aux traces qu’il laisse, à son empreinte sur le monde des vivants.

Tout le spectacle est construit en clairs-obscurs, en nuances de gris, en lumières pâles et concentrées qui peinent à repousser les ténèbres, ou au contraire en lumières blafardes et diffuses qui n’ont pas beaucoup plus de succès dans cette entreprise. Les territoires de la mort sont alors mystérieux, glaçants, partiellement invisibles ou impénétrables. Comme des limbes atones et vides, la scénographie laisse un plateau très dépouillé, avec des décors minimalistes, principalement des rideaux et des écrans, qui voilent, qui masquent, ou qui contiennent des bancs de fumée. La sonorisation du spectacle joue un rôle très important. D’abord en se faisant le relais de sons pas toujours bien identifiables, mais clairement angoissants, comme des cris étranges dans le lointain, ou bien comme de roulements de tonnerre souterrains. Surtout, en amplifiant, par le biais de micros, non pas tant la voix de la comédienne, qui ne parle presque pas, mais les bruits de la matière, froissements, crissements, craquements bruts des plastiques et des tissus, qui densifient les éléments présents au plateau en les projetant dans une dimension supplémentaire.

Quatre tableaux se succèdent ainsi, présentés comme trois Actes – ou trois actes, si on choisit de surtout y voir le geste définitif vers lequel ils tendent : une noyade, vue d’abord depuis la surface des flots puis dans une étrange forêt sous-marine, une défenestration, une immolation. Le premier Acte travaille avec le vent pour figurer une mer de plus en plus démontée – difficile de ne pas penser alors à Philippe Genty – puis pour ériger une phallique forêt de troncs nus, ou d’algues géantes. Le second Acte s’intéresse bien plutôt au corps même de la danseuse, qui se jette dans un ballet solitaire et endiablé avant que son dernier bond ne la conduise à traverser une fenêtre découpée dans un mur, qui s’effondre aussitôt avec fracas. Le troisième Acte révèle un amoncellement noirâtre au milieu d’une pièce blanche, dont se lève un être humanoïde lui-même tout noir, au milieu des fumées : après qu’il ait dispersé le matériau à coups de pied et se soit dépouillé de la gangue – de charbon ? – qui l’enveloppe, ne reste plus qu’une humaine dans une étrange combinaison argentée, qui recueille dans ses bras un mannequin calciné qui était caché sous les scories – double d’elle-même, ou victime de son acte ?

Il n’y a aucune histoire à chercher ici, juste une succession de tableaux mobiles, qui misent sur certaines propriétés de la matière et du corps pour transmettre l’intuition d’une histoire, des bribes d’émotion, l’écho fantomatique de sensations qui seraient passées par-là et dont il ne resterait qu’un ectoplasme. Comme les traces de drames passés, maintenant déformées, telles les ridules parvenant au bord d’un plan d’eau à ceux qui se tiennent sur la rive, qui ne peuvent plus que conjecturer quel fantastique incident a bien pu les générer, là-bas, au centre de la surface aqueuse, déjà redevenue calme au point où l’événement d’origine a eu lieu. En tous cas, il y aurait, pour un psychiatre freudien, beaucoup de matière à commenter les symboles employés.

C’est sans déplaisir que l’on voit Phia Ménard recycler quelques idées passées pour en faire une nouvelle œuvre. L’idée d’une approche très indirecte de son sujet, la mort, par une technique impressionniste voire même franchement abstraite, est séduisante. En revanche, dans l’exécution, on est parfois gêné que l’extrême dépouillement des tableaux, ainsi que l’hermétisme des scènes et des symboles, force à se replier souvent sur une analyse intellectuelle, pour tenter de décrypter ce qu’il se passe – il est difficile de lâcher prise face aux propositions, et ceci d’autant plus que la sonorisation, oscillant entre bruits répétitifs et agressifs saturant l’audition, et explosions faisant sursauter l’audience, est un repoussoir à l’assoupissement et à l’immersion passive. Au final, on finit par vivre le spectacle, et c’est dommage, plus à un niveau intellectuel qu’à un niveau émotionnel ou sensuel.

Il s’agit tout de même d’une œuvre très intense, comme Phia Ménard sait les écrire, avec des recherches en termes de lumière et de matières qui prolongent le travail déjà entamé dans d’autres spectacles. Celui-ci n’est peut-être pas son meilleur, peut-être parce qu’elle ne maîtrise pas encore parfaitement le cheminement d’un spectacle non narratif. Mais à condition de se laisser porter – il faut en avoir le courage face au sujet ! – Les Os Noirs est une proposition qui peu donner quelques très beaux frissons.

Les Os Noirs peut se découvrir au Monfort à Paris jusqu’au 14 avril.

Idée originale, dramaturgie, mise en scène et scénographie Phia Ménard
assistant à l’écriture et dramaturgie Jean-Luc Beaujault
interprétation Chloée Sanchez
composition sonore et régie son Ivan Roussel
création lumière et régie lumière Olivier Tessier
création costumes Fabrice Ilia Leroy
création machinerie et régie générale plateau Pierre Blanchet assisté de Mateo Provost
construction décor et accessoires Philippe Ragot
codirectrice, administratrice et chargée de diffusion Claire Massonnet
régisseur général Olivier Gicquiaud
chargée de production Clarisse Mérot
chargé de communication Adrien Poulard
photographies © Jean-Luc Beaujault

La playlist sur le fil
Fabien Chalon machiniste de l’attention et alchimiste de l’invisible
Mathieu Dochtermann
Passionné de spectacle vivant, sous toutes ses formes, des théâtres de marionnettes en particulier, du cirque et des arts de la rue également, et du théâtre de comédiens encore, malgré tout. Pratique le clown, un peu, le conte, encore plus, le théâtre, toujours, le rire, souvent. Critère central d'un bon spectacle: celui qui émeut, qui touche la chose sensible au fond de la poitrine. Le reste, c'est du bavardage. Facebook: https://www.facebook.com/matdochtermann

Une réflexion sur « « Les Os Noirs » de Phia Ménard, la sombre empreinte de la mort peinte sur scène »

Commentaire(s)

  • pinsard

    bravo pour ce bel article.J’aime beaucoup cette artiste. En tout cas, savoir écrire ce sur qui nous a pas totalement « plu »est rare.On voit que l’artiste est respectée, qu’il y a une connaissance antérieur de la démarche qui est prise en compte. Il y a une attention aux intentions.Intentions peut-être futurs de l’artiste, qui est toujours en devenir.Et c’est un peu l’espoir d’être toujours en devenir, c’est paradoxalement vivant.

    avril 3, 2018 at 0 h 08 min

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