Performance

« Giulio Cesare. Pezzi staccati. Dramatic intervention on William Shakespeare » : Castellucci propose une expérience totale de méta-théâtre

« Giulio Cesare. Pezzi staccati. Dramatic intervention on William Shakespeare » : Castellucci propose une expérience totale de méta-théâtre

18 novembre 2014 | PAR Audrey Chaix

Dans la chapelle de Choiseul à Tournai, Romeo Castellucci présente la première franco-belge (et oui, le festival NEXT est transfrontalier, et même si Tournai est en Belgique, cette première est un peu française aussi…) de son spectacle autour du Giulio Cesare qui avait enflammé Avignon en 1998. Dans cette performance, il utilise les mots de la pièce de Shakespeare, dans une traduction italienne, pour disséquer la parole, au travers des corps et des organes phonatoires. Un spectacle qui devient du méta-théâtre alors qu’il cherche à montrer les effets de la parole sur le corps, et par extension sur le public, bouleversant ainsi les frontières de la représentation.

La performance est très courte, à peine 45 minutes, et elle condense l’argument de Jules César en quelques moments majeurs : la scène d’ouverture, la trahison de Brutus et la mort de César, et la célèbre oraison funèbre de Marc Antoine. Trois mouvements majeurs de la pièce, que Castellucci utilise pour donner un fil rouge à une performance qui se préoccupe beaucoup plus de la façon dont le comédien énonce les mots, que des mots eux-mêmes.

Car lorsque Toni Simone énonce le discours de Marullus qui ouvre la pièce de Shakespeare, il le fait avec une petite caméra de chirurgie exploratoire qu’il glisse dans sa narine pour filmer ses cordes vocales en direct. Sur la robe blanche qu’il porte est épinglé un badge, dont les lettres …VKSJI sont un raccourci pour Stanislasvski, célèbre méthode de l’Actors Studio. Pied de nez de Castellucci à ces pratiques hollywoodiennes puisqu’il observe ici réellement la technicité du corps du comédien, avant de se poser toute question sur la psychologie du personnage – ironie d’autant plus savoureuse que la pièce se termine sur la voix de Marlon Brando dans le rôle de Marc Antoine, avec une bande-son du Jules César de Mankiewicz.

Après une mise en scène muette extrêmement esthétisée de l’assassinat de César, qui utilise avec pertinence l’ensemble de l’espace de la chapelle, Dalmazio Masini fait son entrée dans le rôle de Marc Antoine : à lui de prononcer l’oraison funèbre du triumvir suite à la trahison des conspirateurs. Un discours qui est un exemple bien connu de rhétorique ainsi qu’un morceau de bravoure célébre du théâtre occidental. Il faut du coffre pour donner ce discours sur l’agora, face au peuple romain. Sauf que Masini a subi une laryngectomie, et qu’il a le timbre de voix distinctif à la suite de cette opération, métallique et très bas – si bien que l’on saisit à peine les mots du discours, et que l’on se concentre sur la gestuelle de l’acteur, sur les expressions de son visage – tout ce qui fait qu’il dit le discours malgré son handicap. Castellucci va ici jusqu’au bout de l’expérience théâtrale puisqu’il rend les mots inaudibles (des surtitres sont proposés car le discours est prononcé en italien, mais un natif comprendrait-il les mots de Masini ?), il dépouille le théâtre de son essence première, le langage, pour en examiner tous les autres ressorts dramatiques, des effets de manche des comédiens aux bruits qui accompagnent le moindre de leurs mouvements, amplifiés à l’extrême.

Castellucci propose ainsi une expérience totale, qui redonne au corps toute sa place aux côtés de la parole sur un plateau, dans un espace chargé d’un fort symbolisme spirituel. Un spectacle exigeant, qui nécessite de se plonger dans les rouages du langage et des relations entre la chair et la parole pour véritablement analyser le propos de Castellucci. Un grand moment de méta-théâtre.

Crédit photo : © Luca del Pia

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