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« Les Falaises de V. » : vaste et belle expérience en réalité virtuelle au festival Sors de ce corps

« Les Falaises de V. » : vaste et belle expérience en réalité virtuelle au festival Sors de ce corps

11 février 2018 | PAR Geoffrey Nabavian

Ce film en réalité virtuelle enveloppé dans une atmosphère théâtrale immersive parle à la tête, au corps, et aux yeux, transportés dans un univers beau et cruel. Sa talentueuse équipe a réussi à produire un objet bien écrit, esthétiquement frappant, et traversé par bien des thèmes.

Au quatrième étage de la Gaîté-Lyrique, à Paris, l’ombre règne, et le festival Sors de ce corps déploie, pour quelques heures encore, et en partenariat avec la biennale NEMO, des expériences interrogeant le rapport entre le corps, donc, et la technologie (notre interview ici). Parmi elles, Les Falaises de V. : un film en réalité virtuelle, que l’on peut vivre en chaussant des casques pour yeux et oreilles. Et en acceptant de se plonger dans un dispositif immersif, destiné à faire de chacun de nous le héros du récit raconté. Une expérience qui se révèle, au final, très riche et concluante.

Dans Les Falaises de V., la réussite technique est frappante : entouré par six autres personnes, dans une pièce sombre et silencieuse, on chausse le casque destiné aux yeux. L’univers qui apparaît devant nous sidère : à la fois réaliste et un peu théâtralisé, il nous place d’emblée au cœur d’une histoire, en nous laissant des espaces pour prendre nos marques, et explorer. Le procédé fonctionne pleinement. Mais ce travail visuel tire également sa force de la partition sonore qui l’accompagne, parfaitement immersive, et esthétique, sans effets appuyés.

Ce film nous emmène vivre dans la peau d’un prisonnier qui se décide, en échange d’une libération, à participer au programme d’Etat « Réciprocité ». Autrement dit : à donner ses yeux. On vit ce récit scène par scène, immergés dans l’espace clos d’une chambre d’hôpital, où les acteurs s’adressent à nous à travers le film. Dans la réalité, nous sommes tous allongés, et de temps en temps, les images nécessitent des contorsions, pour être captées entièrement. Avant de venir nous étendre, une introduction angoissante et belle, suivie d’une petite vidéo façon slogan, nous ont plongés dans cette ambiance étonnante.

Servie par des interprètes tous excellents, s’étant tirés avec brio des contraintes de cet exercice technique, l’expérience apparaît au finale très marquante. Le film, développé au départ par Laurent Bazin, Line et Jean-Baptiste Bruceña (de Gengiskhan Production), et Diego Losa, parle aux tripes et aux sensations. Écrit avec finesse, il interroge notre intelligence et parle à nos sensibilités, bien sûr, mais il traverse aussi un grand nombre de thèmes : culpabilité, voyeurisme actuel, dystopie… On rêve sur les protagonistes qu’il nous a donné à rencontrer, après avoir retiré le casque, et l’on se rend vite compte que le geste fort raconté – le don des yeux – pourrait avoir des effets insoupçonnés, ramené sur un plan strictement humain : libération, stigmatisation à vie, poids en moins, pitié suscitée… Ne reste plus qu’à parler de cette oeuvre avec ceux qui l’ont conçue, présents à la sortie, qui continuent à s’interroger avec nous. L’occasion de penser, par exemple, à ce personnage prêt à « diminuer ses sens au lieu de les augmenter » ou au casque qui, en réalité virtuelle, « prend nos yeux et les emmène ailleurs« . Une expérience artistique, et des questions multipliées à sa suite : le virtuel ouvre grand certaines portes, dans ce cadre.

Conçu dès 2015, puis tourné début 2016, Les Falaises de V. a été présenté dans plusieurs festivals, ainsi qu’au salon Virtuality, au 104, à Paris, à la fin janvier 2018 (Cédric Villani est notamment venu vivre le film en tant que spectateur, dans ce cadre). L’expérience sera à vivre, en 2018 : du 14 au 16 mars au Théâtre de Châtillon (dans le cadre de NEMO) ; du 17 au 25 mars au Théâtre de Saint-Quentin en Yvelines (dans le cadre de NEMO ; dans une version Installation, sans comédienne). Le film sera également présent aux Etats-Unis en 2018, au festival South by Southwest (SxSW).

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Les Falaises de V. . Réalisation : Laurent Bazin. Écriture : Laurent Bazin avec la collaboration de Line Bruceña. Création sonore spatialisée : Diego Losa. Avec : Céline Clergé, Damien Houssier, Fabien Joubert, Mona El Yafi, Nicolas Novak, Chloé Sourbet, Céline Toutain. Comédiens live : Céline Clergé et Flavien Bellec. Production : Gengiskhan Production (Line et Jean-Baptiste Bruceña) en partenariat avec la Compagnie Mesden / Coproduction Théâtre Paul Éluard de Choisy-le-Roi, Scène conventionnée pour la diversité linguistique – Arcadi Île-de-France dans le cadre de Némo, Biennale internationale des arts numériques-Paris/Île-de-France. Avec le soutien de l’Ina GRM, du DICRéAM, du CNC – Fonds Nouveaux Médias et Nouvelles technologies en production.

Visuel : © Daniele Molajoli

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Geoffrey Nabavian
Parallèlement à ses études littéraires : prépa Lettres (hypokhâgne et khâgne) / Master 2 de Littératures françaises à Paris IV-Sorbonne, avec Mention Bien, Geoffrey Nabavian a suivi des formations dans la culture et l’art. Quatre ans de formation de comédien (Conservatoires, Cours Florent, stages avec Célie Pauthe, François Verret, Stanislas Nordey, Sandrine Lanno) ; stage avec Geneviève Dichamp et le Théâtre A. Dumas de Saint-Germain (rédacteur, aide programmation et relations extérieures) ; stage avec la compagnie théâtrale Ultima Chamada (Paris) : assistant mise en scène (Pour un oui ou pour un non, création 2013), chargé de communication et de production internationale.Il a rédigé deux mémoires, l'un sur la violence des spectacles à succès lors des Festivals d'Avignon 2010 à 2012, l'autre sur les adaptations anti-cinématographiques de textes littéraires français tournées par Danièle Huillet et Jean-Marie Straub.Il écrit désormais comme journaliste sur le théâtre contemporain et le cinéma, avec un goût pour faire découvrir des artistes moins connus du grand public. A ce titre, il couvre les festivals de Cannes, d'Avignon, et aussi l'Etrange Festival, les Francophonies en Limousin, l'Arras Film Festival.CONTACT : [email protected] / https://twitter.com/geoffreynabavia

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