Opéra

Pinocchio à Bordeaux ou la finesse poétique du conte

Pinocchio à Bordeaux ou la finesse poétique du conte

16 mai 2018 | PAR Gilles Charlassier

Créé l’été dernier au festival d’Aix-en-Provence, le dernier opéra de Philippe Boesmans, Pinocchio, réinvente le conte de Collodi, avec la complicité de Joël Pommerat, à la fois librettiste et metteur en scène d’un spectacle donné à Bordeaux avec une nouvelle distribution.

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Le héros du conte de Collodi est rapidement devenu un mythe, maintes fois adapté, sinon édulcoré, au nom de la sensibilité enfantine qu’il faudrait protéger. Tel n’est pas le pari de Joël Pommerat, qui, dans sa relecture, revient aux sources du feuilleton du dix-neuvième siècle, lequel jetait une lumière crue sur la pauvreté dans la péninsule italienne. C’est d’ailleurs sur le dénuement matériel de son père qu’ici le pantin ouvre la première fois les yeux. Sorte de pré-adolescent qui ne recherche que la satisfaction primaire de ses appétits et de son désir de richesse, le Pinocchio de Pommerat parle avec l’accent syncopé des jeunes en déficit éducatif. Son histoire prendra d’ailleurs l’allure d’un parcours initiatique au gré des désillusions auxquelles conduisent les mirages de la jouissance immédiate. La mise au goût du jour ne vient jamais cependant prendre le pas sur la poésie de l’argument, relayée par une mise en scène à la fois sobre et inventive qui s’appuie sur le contrat narratif du spectacle. Celui-ci s’articule autour d’une mise en abyme teintée d’une délicate et émouvante mélancolie, où la musique de Boesmans rejoint la scénographie mobile et les lumières d’Eric Soyer, rehaussées par les projections vidéographiques de Renaud Rubiano. Cela se révèle sensible dans le retour, à la fin du drame, de la troupe de personnages mise en action par le Directeur dans le Prologue : l’illusion théâtrale se referme comme un livre aimé dont on prend congé à regret des personnages qui nous ont accompagnés.

De même que le texte tire habilement les ficelles de la parabole comme du conte, la partition affirme une versatilité stylistique presque féline où le compositeur entretient une complicité autant avec l’histoire qu’avec l’auditeur. Cette fine alchimie mêle autant les ostinati reconnaissables de Boesmans que la parodie du célèbre air de Mignon de Thomas, « Connais-tu le pays », sur des paroles adaptées à la trivialité de l’avidité financière. Il y a dans cette écriture un regard tendre et amusé à la fois sur ses propres tics que sur la tradition musicale, dissolvant par le pastiche les frontières entre répertoire savant et populaire. C’est toujours exquis, admirablement fait, rarement en retrait d’un point de vue dramatique. Les cent dix minutes de l’oeuvre, presque sans moment faible, évoluent dans le coton d’une élégance chambriste nullement académique, à laquelle rend justice la direction souple et précise de Paul Daniel, mettant en valeur les pupitres de l’Orchestre national Bordeaux Aquitaine.
Le plateau vocal, à la diction irréprochable, fait vivre cette pièce d’orfèvrerie lyrique. A l’exception du Pantin, Pinocchio, incarné avec une juvénilité à la fois naïve et crâneuse par Chloé Briot, les interprètes endossent plusieurs rôles, comme dans un théâtre de marionnettes. On retiendra la présence de Lionel Lhote en Directeur de la troupe, la présence de Vincent Le Texier en Père et Maître d’école, la gouaille d’Alix Le Saux en Mauvais Elève, ou encore la Fée éthérée de Caroline Jestaedt, ange bienveillant comme la Femme Elégante, sans oublier Cyril Auvity, qui se distingue, entre autres, en Directeur du cabaret et Marchant d’ânes. Après Aix-en-Provence, Bruxelles et Dijon, cette série bordelaise de Pinocchio confirme que le dernier opus de Boesmans deviendra sans doute rapidement un classique, comme le sont déjà maintes pièces de son catalogue. Plus que jamais, on ne saurait réduire l’opéra à un genre muséal.

Gilles Charlassier

Pinocchio, Boesmans, mise en scène : Joël Pommerat, Opéra national de Bordeaux, du 14 au 18 mai 2018

© Guillaume Bonnaud

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Gilles Charlassier

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