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Médée à l’Opéra de Versailles : une forme sans fond?

Médée à l’Opéra de Versailles : une forme sans fond?

25 mai 2017 | PAR Elodie Martinez

Les 19, 20 et 21 mai, l’Opéra royal de Versailles lançait son festival avec la Médée de Charpentier. Si l’oeuvre y a déjà été donnée en 2004 en version de concert avec Stéphanie d’Oustrac dans le rôle-titre, c’est ici une version mise en scène qui a été proposé au public dans la production de l’Opera Atelier Toronto. Une très belle mise en scène qui offre un bel écrin, mais dont le joyau manque cruellement d’éclat…

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On ne peut tout d’abord que saluer et apprécier la mise en scène de Marshall Pynkoski qui, tout en optant pour un travail rappelant l’opéra baroque avec l’emploi de grandes toiles pour principaux décors, n’en oublie pas pour autant de l’agrémenter et de le sublimer avec un jeu de lumières (signées Michelle Ramsay) plus moderne et extrêmement efficace. Ainsi, sans changer de décor mais avec la variation de lumières, il métamorphose la grotte servant d’asile à l’orage pour Médée (et Oronte) en véritable lieu d’incantation infernale. Il ajoute quelques effets de fumée et un long voile afin de symboliser la sortie des démons (interprétés notamment par les danseurs) depuis les enfers. Vraiment, l’intelligence et le mariage entre technologie moderne et art baroque est ici un véritable plaisir. Ce qui l’est beaucoup moins, c’est la direction des artistes qui, réduit à l’exagération et aux mimiques du baroque, manque cruellement de naturel et se voir fort restreint dans leur jeu et leur gestuelle : courses n’ayant pour unique but que l’entrée ou la sortie des personnages, avancée vers le public en ouvrant les bras, bras ouverts entre eux, ouverture des bras… cela devient vite répétitif et lassant. La démarche quelque peu « efféminée » des personnages masculins en écho à celle des danseurs les mêle à ces derniers mais trouble tout de même. L’ajout d’un jeu plus actuel avec les personnages qui se jettent à terre ou frappe des points sur les murs ou des pieds sur le sol ne parvient pas à ramener de la crédibilité au jeu global, ni à respecter toute la promesse exprimée dans le livret consistant à « créer un style de représentation vivant, fluide et nouveau ». Notons toutefois l’accent mis sur la perfidie extrême de Créon et de Créuse (en début d’opéra), forts du pouvoir de manipulation du premier, ou encore l’ajout des voix des danseurs à ceux des chanteurs pour criez au public « cherchez-les dans la vengeance » et du plus bel effet. Les ballets (chorégraphiés par Jeannette Lajeunesse Zingg) sont par ailleurs un véritable atout pour cette production et marquent positivement les esprits, comme le passage des combats à la rapière.

Malheureusement, cette direction d’acteur est loin d’être le point le plus décevant de la production. En effet, s’il est un personnage sur lequel l’oeuvre repose véritablement au point de la porter presque en intégralité, c’est bien le rôle-titre, à savoir Médée. Que l’on prenne une interprète habitant pleinement le personnage et parvenant à se montrer à la hauteur de ce dernier, et la production sera plus ou moins sauvée, quelle que soit la réussite de la mise en scène. A contrario, si l’interprète ne convainc pas, la production décevra, quelle que soit le travail scénique. C’est ici ce qui se passe avec Peggy Kriha Dye, dont nous ne remettons pas forcément en cause les talents d’actrice visibles dans la bande-annonce ci-dessous. Certes, ce rôle est particulièrement difficile, éprouvant et complexe : peindre une Médée seulement furieuse, c’est oublier son humanité pourtant clef du personnage. La peindre bourreau en évinçant son caractère de victime, sans laisser ce dernier présent à l’esprit des spectateurs au moment de sa vengeance, c’est également quelque peu infidèle. Si la direction d’acteurs évoquée n’aide certainement pas à bâtir ce genre de Médée, la cantatrice n’est pas non plus exempt de tout défaut et l’on sent bien qu’elle n’investit pas véritablement tout le personnage dans ses moindre recoins, ce qui est précisément ce que l’on attend pour cette héroïne. Vocalement, on ne peut que noter certaines limites : le chant est saccadé, les consonnes (notamment celles de début) sont trop marquées, les cris trop nombreux viennent parasiter la ligne de chant, la projection est inégale,… Un exemple parmi d’autres : lors de son chant « ne les épargnons pas », le « ne les » est crié tandis que « épargnons pas » est chanté. Son « infidèle » jeté à la figure de Jason, parole fort importante démontrant toute la fureur, l’exaction mais en même temps l’humanité et l’amour de Médée est ici crié de façon hystérique, presque ridicule.

La Créuse de Mireille Asselin est elle aussi assez inégale, notamment dans sa projection, mais il faut relever (et cela pour tous les interprètes, y compris celle de Médée) une excellente prononciation qui permet de se passer aisément des sous-titres. Jesse Blumberg tient le rôle d’Oronte mais ne marque malheureusement pas les esprits, se montrant davantage à la hauteur de Créuse que de Créon, interprété par Stephen Hegedus. Ce dernier offre un début un petit peu timide, mais la voix se développe rapidement pour imposer un roi au timbre profond et caverneux. Le grand triomphateur de la soirée reste cependant le Jason de Colin Ainsworth, superbe de projection, de clarté, nous faisant croire à son personnage, doux dans son amour pour Médée et pour Créuse, virulent dans sa colère, narquois face à Oronte. Une voix que l’on prend un réel plaisir à entendre et un nom que l’on retiendra.

Autre belle découverte de cette production, le Choeur Marguerite Louise qui, malgré le nombre relativement peu élevé de sa composition, offre un beau volume, un très bel équilibre et, là aussi, une belle prononciation. Le chant des fantômes devient une véritable parenthèse onirique. Malheureusement, David Fallis, à la tête du Tafelmusik Baroque Orchestra, offre une lecture particulièrement lourde et pesante de la partition, rappelant quelque peu celle que l’on pouvait en faire dans les années 1980, éventuellement au début des années 1990.

La forme qu’est ici la mise en scène est donc un plaisir pour les yeux même si le jeu imposé aux acteurs lasse et manque de liberté ou encore de naturel. Les danseurs et les chorégraphies sont ici parfaitement intégrés à l’ensemble et c’est une véritable magicienne qui nous est offerte. Quant au final, il rappelle magnifiquement l’idée d’une Médée ayant fait remonter les enfers sur terre en s’envolant dans les airs. Malheureusement, le « fond » que sont ici l’interprétation, le chant et la direction d’orchestre (autrement dit la lecture de la partition) sont loin d’être à la hauteur de l’attente.

©Bruce Zinger – Opéra Royal du Château de Versailles

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Amelie Blaustein Niddam
C'est après avoir étudié le management interculturel à Sciences-Po Aix-en-Provence, et obtenu le titre de Docteur en Histoire, qu'Amélie s'est engagée au service du spectacle vivant contemporain d'abord comme chargée de diffusion puis aujourd'hui comme journaliste ( carte de presse 116715) et rédactrice en chef adjointe auprès de Toute La Culture. Son terrain de jeu est centré sur le théâtre, la danse et la performance. [email protected]ulture.com

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