Opéra

Le Consul de Gian Carlo Menotti au Théâtre de l’Athénée : l’administration pour tout horizon

Le Consul de Gian Carlo Menotti au Théâtre de l’Athénée : l’administration pour tout horizon

10 octobre 2014 | PAR Victorine de Oliveira

Jusqu’au 12 octobre, le Théâtre de l’Athénée reprend une production de l’opéra Le Consul de Menotti, acclamée en mai dernier à Herblay. Beau et glaçant.

« Nom : femme ; âge : encore jeune ; couleur des cheveux : gris ; couleur des yeux : la couleur des larmes ; occupation : attendre. » Ainsi Magda Sorel, après avoir décliné un bon millier de fois son identité, finit-elle par craquer et se muer par là-même en passionaria. Elle devient à cet instant le symbole de l’individu écrasé par l’absurde des exigences administratives, les formulaires encore et toujours à compléter, les questionnaires à remplir sans fin. Dans un pays totalitaire sans nom, Magda est mariée à un dissident politique en fuite. La police secrète les harcèle, elle, son bébé et la vieille Mère, pour retrouver les traces de John Sorel. Leur seul espoir : quitter le pays. Mais encore faut-il obtenir un rendez-vous avec le Consul et un visa. Malheureusement pour la jeune femme, tout un opéra n’y suffira pas.

Lorsque Gian-Carlo Menotti (1911-2007) crée Le Consul en 1950 à Broadway, beaucoup de spectateurs, parfois originaires de pays récemment en guerre, ont en mémoire les méandres d’une bureaucratie qui ignore l’humain et le particulier. Les souvenirs sont à ce point à vif, précise le programme de salle, que Patricia Neway, soprano créatrice du rôle de Magda, se souvient de spectateurs « en larmes » venus la « remercier d’avoir raconté leur histoire ». Pas moins de 269 représentations et un prix Pulitzer couronnent un succès critique et public… qui justifie d’autant moins la rareté de cette œuvre sur les scènes françaises !

Plus de soixante ans après sa première, Le Consul n’a rien perdu de son pouvoir dramatique. Passées les deux heures de spectacle, c’est la gorge serrée et l’estomac quelque peu glacé que l’on se dirige vers la sortie. Porté par une distribution excellente et la mise en scène intelligente de Bérénice Collet, on peut sans retenue crier à la réussite !

Une cuisine résumée par un buffet, une table et quelques chaises en formica au bord de la scène : voilà pour le décor du premier acte. Au fond nage une brume inquiétante, imposante, pesante. Premier geste de la Mère : fermer une fenêtre imaginaire d’où s’échappe une chanson ténue. On étouffe déjà, de l’intérieur. Plus tard, le foyer laisse place à une salle d’attente avec pour unique décoration des casiers où s’entassent d’invisibles dossiers. Selon les actes, on changera de point de vue. Les chaises des visiteurs et le bureau de la Secrétaire se trouvent tantôt à cour, tantôt dos au spectateur : tout un monde qui tourne autour de la majestueuse porte du fond censée mener à l’antre du Consul. Par moment et toujours finement, un écran vidéo soutient le caractère onirique et angoissant de scènes de rêve ou de panique. Magda voit sa silhouette multipliée à l’infini, ses mains, telles celles d’un Sisyphe au rocher fait de papiers administratifs, remplir sans fin une valise, les visages fantomatiques de certains « cas » envahissent les murs de la salle d’attente…

Sans surprise, la partition s’accorde à la noirceur du sujet. On y entend parfois l’ampleur lyrique de Puccini, les rythmes sauvages de Bernstein, l’ironie violente de Kurt Weill. Menotti fait grincer la petite harmonie sous les réprimandes de la Secrétaire, quand les cordes s’unissent pour porter les rares moments d’apaisement. Livret et musique, signés par une seule et même plume, s’imbriquent étroitement. Langages et registres s’opposent entre l’employée coincée sur le même refrain mécanique – « Votre nom est un numéro, votre histoire un cas, votre besoin une requête » –  et  les invocations poétiques de Magda à l’amour et la liberté.

Un thème se détache toutefois des méandres orchestraux, reflet de l’intense pression émotionnelle que subissent les personnages : celui du très beau duo Now, o lips say goodbye, transformé, torturé dans les dernières pages de l’opéra. Magda s’y envole mélodiquement, servie par une impeccable Valérie MacCarthy. Philippe Brocard, son compagnon à la scène, donne assez bien le change, sans se départir toutefois d’un fort accent français. Joëlle Fleury donne à la Mère une profondeur déchirante et Béatrice Dupuy, en Secrétaire tirée à quarte épingles, vestimentairement et vocalement, complète un trio féminin vocalement superbe. Sous la direction d’Iñaki Encina Oyón, l’Orchestre Pasdeloup se démène, malgré sa dimension réduite, pour rendre justice à une partition ambitieuse.

Seul regret : le petit nombre de représentations. Ce genre de production, à la fois audacieuse et merveilleusement bien menée, est si rare qu’on ne saura trop vous conseiller de remplir tous les formulaires du monde pour vous procurer un billet et y courir !

Visuels: ©TRBH – Herblay

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Amelie Blaustein Niddam
C'est après avoir étudié le management interculturel à Sciences-Po Aix-en-Provence, et obtenu le titre de Docteur en Histoire, qu'Amélie s'est engagée au service du spectacle vivant contemporain d'abord comme chargée de diffusion puis aujourd'hui comme journaliste ( carte de presse 116715) et rédactrice en chef adjointe auprès de Toute La Culture. Son terrain de jeu est centré sur le théâtre, la danse et la performance. [email protected]

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