Opéra
L’air de la Wallonie réussit très bien à « Don Carlos »

L’air de la Wallonie réussit très bien à « Don Carlos »

09 février 2020 | PAR Paul Fourier

Présenté pour la première fois à l’Opéra Royal de Wallonie-Liège du 30 janvier au 14 février 2020, l’opéra de Verdi réussit ses débuts dans une belle mise en scène classique. Gregory Kunde, qui fait sa prise de rôle, s’y impose magistralement.

Don Carlos, incontestable chef-d’œuvre de Verdi, est un travail qui fut, de nombreuses fois, remis sur le métier entre 1866 et 1886.

Créé à et pour l’Opéra de Paris, l’opéra naîtra dans la douleur et, en raison de sa longueur, sera, dès la première, amputé de très belles scènes afin que « les spectateurs puissent rentrer chez eux avec le dernier train de minuit et demi ».

Plusieurs grandes maisons (Paris, Lyon, Anvers) ont récemment décidé de monter l’opéra en « version longue », tout en faisant des choix qui leur étaient propres. L’Opéra Royal de Wallonie-Liège rétablit, quant à lui, les scènes qui furent coupées lors de la Première parisienne de 1867, scènes qui, entre autres avantages, rendent l’action et la psychologie des personnages bien plus claires et consistantes.

La mise en scène de Stefano Mazzonis de Pralafera est de facture totalement classique. Les beaux et imposants décors de Gary Mc Cann sont changés à vue pendant les deux longues parties de deux heures chacune. Réalisés avec une minutie d’orfèvre, les costumes de Fernand Ruiz sont dignes de la cour d’Espagne. L’œuvre est ainsi traitée telle qu’à ses origines : elle n’est ni revisitée, ni interprétée. Le résultat se révèle ainsi d’une belle efficacité.

Pour Don Carlos, il faut disposer de six voix de haut niveau. La partition se suffit par son excellence, mais toute carence dans la distribution fait apparaître un maillon faible, car non seulement les airs sont souvent redoutables, mais les duos et trios, souvent régis par le rapport de force, sont légion. 
L’équipe réunie remplit le contrat.

Réalisant, à 65 ans, la prise de rôle du prince torturé et malheureux, Gregory Kunde, d’emblée, est magistral. D’une voix fraîche, franche et juvénile, avec des aigus glorieux et un français exemplaire, il lui donne corps et âme, même s’il n’a pas le physique du jeune exalté, par ce chant qui s’extrait des contraintes de l’âge et rend le personnage totalement crédible et convaincant. Face à Élisabeth, à Philippe ou à Posa, il parvient à en épouser la psychologie, à adapter la voix en fonction de la situation, de son interlocuteur ou de ses sentiments. Dans un parcours artistique construit avec attention, prudence, minutie, Kunde met ainsi Carlos à son actif et, comme toujours, avec cette grande classe qui le caractérise.

Totalement en phase avec Carlos, Lionel Lhote est un Rodrigue stupéfiant. Assumant le rôle d’une voix solide, sans jamais faillir, il interprète un Marquis de Posa d’un bloc, volontaire, dévoué à Carlos, qui pousse et défend son ami sans arrière-pensée. La complémentarité de son timbre avec celui du ténor s’avère étonnante et leurs duos, qui les unissent « comme deux frères », atteignent des sommets.

Yolanda Auyanet s’affirme comme une grande Élisabeth. Sa voix, un peu dure en début de représentation, s’assouplit ensuite. Dans le duo avec Carlos de l’acte II, elle s’impose en autorité, puis crie vengeance face au roi, assure l’air Toi qui sus le néant des grandeurs de ce monde de manière magistrale et, ne relâchant pas la bride, insuffle une émotion bouleversante dans le duo final. Elle endosse ainsi ce rôle écrasant sans jamais se laisser déborder. Mieux, alors qu’incarner Élisabeth est tâche difficile, elle démontre qu’elle joue dans la cour de ses très belles interprètes.

Ildebrando d’Arcangelo défend dignement la rude partie de Philippe II, un peu sous-dimensionné, car la voix du rôle doit être nourrie d’un titre royal, de la noblesse des souverains. Il impose néanmoins un chant racé qui produit son effet dans le monologue Elle ne m’aime pas de l’acte IV. Parfois, cependant, l’autorité lui fait défaut. C’est le cas dans le duo avec l’inquisiteur dans lequel ce dernier garde trop ostensiblement le dessus alors que le jeu oscille en puissance entre deux pouvoirs : celui qui revient à la couronne et celui dévolu au crucifix.

Roberto Scianduzzi est remarquable dans le rôle de ce vieux prêtre antipathique. Le sens du mot, son français subtil, une longue expérience en la matière et, enfin, une présence scénique écrasante sont des arguments majeurs pour cet artiste, même si la voix souffre parfois d’un vibrato un peu envahissant.

Kate Aldrich, quant à elle, ne manque pas de panache en Éboli. Elle assure la chanson du voile armée de son bagage de belcantiste. Mais la princesse rivale, adultère, voleuse et haineuse, exige bien des atouts et, si elle n’est jamais prise en défaut, la chanteuse peine cependant à transmettre toute la palette des sentiments extrêmes, la violence qui irrigue cette femme, le cri de douleur du « don fatal ». Comme le roi doit être l’égal de l’inquisiteur, Éboli tente de se placer sur le piédestal sur lequel est juchée Élisabeth et les armes étaient, ce soir-là, un peu déséquilibrées.

Les seconds rôles confirment l’excellence du casting réuni.

Avec son timbre impressionnant, il est incontestable que le moine incarné par Patrick Bolleire joue dans la cour des grands. Nous souhaiterions désormais l’entendre dans des personnages de premier plan. Maxime Melnik incarne le Comte de Lerme avec une aisance physique et une voix lumineuse qui frappe et enchante dès son entrée en scène. Louise Foor est une fort belle voix d’en haut et Caroline de Mahieu, un Thibault d’une présence espiègle.

Les spectateurs de l’Opéra de Liège comprendront aussi pourquoi on tient à saluer également le talent des deux accompagnateurs du grand inquisiteur.

Si Verdi a composé la plus belle des partitions, la luxuriance de cette musique exige une science des couleurs entre les scènes grandioses et celles plus intimistes et de beaux équilibres entre les pupitres.

L’orchestre de l’Opéra de Liège, dirigé par Paolo Arrivabeni, y parvient totalement. Le tapis musical est somptueux, les solistes jamais écrasés par de la puissance de feu imposée par le compositeur. Le chœur, brillant, est d’une perfection en termes de prononciation du français qui s’accorde avec l’excellence de l’ensemble de l’équipe en la matière.

Ainsi, alors que nous savons que monter Don Carlos est toujours une gageure, on sort de l’Opéra Royal  de Wallonie-Liège conquis par l’excellence de la distribution et de la direction et par une mise en scène classique et hautement pertinente. Don Carlos est un grand opéra et Verdi n’est jamais aussi grand que lorsqu’il est servi par une si belle équipe.

Don Carlos, opéra de Giuseppe Verdi, dirigé par Paolo Arrivabeni et mis en scène par Stefano Mazzonis di Pralafera, présenté du 30 janvier au 14 février 2020, à 19h, à l’Opéra Royal de Wallonie-Liège. Surtitrage en français, néerlandais, allemand et anglais. Durée : 4 h 30.

© Opéra Royal de Wallonie-Liège

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Magali Sautreuil
Formée à l'École du Louvre, j'éprouve un amour sans bornes pour le patrimoine culturel. Curieuse de nature et véritable "touche-à-tout", je suis une passionnée qui aimerait embrasser toutes les sphères de la connaissance et toutes les facettes de la Culture. Malgré mon hyperactivité, je n'aurais jamais assez d'une vie pour tout connaître, mais je souhaite néanmoins partager mes découvertes avec vous !

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