Opéra
La Juive à l’OnR : entre gloria et requiem…

La Juive à l’OnR : entre gloria et requiem…

09 février 2017 | PAR Elodie Martinez

Du 3 au 12 février, l’OnR donne à Strasbourg La Juive de Halévy avant qu’elle ne soit donnée à La Filature de Mulhouse les 24 et 25 février. Cette oeuvre rares sur les scènes lyriques est pourtant une digne représentante du grand opéra français. Hasard des calendriers, cette production intervient moins d’un an après celle de l’Opéra de Lyon mise en scène par Olivier Py qui nous avait absolument ravie. C’est donc avec joie que nous avons retrouvé Rachel Harnisch dans le rôle de Rachel, mais qu’en est-il du reste de la production strasbourgeoise?

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Le début de la représentation du 3 février débute par un discours de la part du directeur de l’opéra annonçant que Roberto Saccà annoncé dans le rôle d’Eléazar était malade et ne pourrait assurer la représentation de la Première. Le directeur nous a même expliqué qu’il avait pourtant assuré la Générale de mercredi et qu’il avait donc fallu trouver en urgence un ténor connaissant le rôle pour le remplacer, ce qui s’est avéré être une tâche délicate vu le peu de prétendants possibles. Finalement, c’est l’américain Roy Cornelius Smith qui a accepté le défis en arrivant de Venise le jour-même à 15h. Chance inouïe, ce dernier connaissait également la mise en scène pour l’avoir interprétée à Mannheim. Il a ainsi littéralement sauvé la Première qui était à deux doigts d’être annulée. Nous saluons donc sa mémoire pour ce qui est du jeu et ne pouvons absolument pas le blâmer pour les quelques légers trous de mémoires qu’il a eu. N’ayant finalement pas répété, nous ne pouvons pas non plus lui tenir rigueur de sa projection trop importante en début de représentation qu’il a ensuite su dompter pour tomber dans la justesse et permettre ainsi l’émotion, notamment dans l’air magnifique « Rachel, quand du Seigneur ». Seul bémol, son fort accent transparaît dans la prononciation sans pour autant la rendre inintelligible.

Si Rachel Harnisch avait laissé un souvenir marquant de sa prestation lyonnaise, elle semble encore meilleure ici, avec une prononciation parfaite, une incarnation du rôle d’une intense vérité et un chant qui parvient à trouver un bel équilibre entre puissance et expressivité. Ana-Camelia Stefanescuqui incarne la princesse Eudoxie, manque quant à elle un petit peu de projection mais son investissement ne fait pas de doute, sa prononciation est bonne, les aigus sont bien présents et il n’est pas aisé d’apprécier la richesse de cette voix privée finalement du grand air du personnage « Mon doux seigneur et maître » (nous y reviendrons plus tard). Le Léopold de Robert McPherson est très convaincant, mais l’on apprécierait davantage de retenu dans la projection souvent excessive. Nicolas Cavallier fait pour sa part un Ruggiero assez solide qui endosse également le rôle d’Albert. Enfin, Jérôme Varnier offre un Cardinal Brogni d’une rare qualité dont la voix profonde de basse descend jusqu’aux abysses de la partition sans jamais fléchir ni paraître tendue, offrant ainsi toute la palette d’émotions que l’on peut puiser dans ce personnage.

Côté fosse, nulle fausse note à noter : Jacques Lacombe dirige avec brio l’Orchestre symphonique de Mulhouse sans jamais tomber dans le pompiérisme, conservant du début à la fin le ton dramatique de l’oeuvre (chose qui n’est pas aisé au vu de la mise en scène), parvenant à un équilibre merveilleux entre les chanteurs et les musiciens.

Cette Juive avait donc tout pour être véritablement exceptionnelle… si la mise en scène de Peter Konwitschny ne s’en était pas mêlé. Certes, on peut noter quelques bonnes idées, telles que le décors finalement atemporels qui dès le début annonce les barreaux de la prison du dernier acte, ou encore l’idée des mains peintes en jaune pour les juifs et en bleu pour les catholiques, comme si la religion était véritablement une « tâche ». Toutefois, le fait que Rachel se lave les mains à l’acte IV nous amène à penser que loin d’être indélébile, cette « tâche » est finalement ostentatoire et une manière de se distinguer, voire de se considérer supérieurs à une autre couleur. Malheureusement, ces idées ne rattrapent pas les mauvaises qui laisse à penser que le metteur en scène ne doit pas vraiment aimer l’oeuvre ni comprendre le français vu les coupures à coups de machette qui ont été opérées dans le livret et la partition. Vous désiriez entendre l’Ouverture? Oubliez, cela fait perdre du temps pour rien. Le personnage d’Albert qui permet de comprendre la double identité du Prince? Inutile. Le duo entre Rachel et Léopold qui permet d’expliquer leur situation, la sérénade de Léopold du premier acte, le superbe boléro d’Eudoxie, etc… A force de couper « à la barbare » on en perd toute fluidité dans le texte et dans l’histoire. Rachel se retrouve donc comme par magie dans la chambre d’Eudoxie et de Léopold alors que ce dernier dort encore pour le duo des des femmes. Eudoxie est d’ailleurs ridiculisée dans cette mise en scène où elle apparaît entourée de garde du corps aux lunettes de soleil, une bouteille de champagne dans une main et un revolver dans l’autre, ivre à la fin de sa première apparition. La scène où elle danse et s’amuse avec Rachel en prison comme deux collégiennes est elle aussi décalée et quel que peu ridicule.

Le fond de scène composé d’un grand vitrail continuellement visible pose quant à lui problème lors de la scène de la Pâque Sainte entre juifs chez Eléazar et voir Rachel une ceinture d’explosifs à la taille comme les terroristes fanatiques n’a, selon nous, rien de très pertinent, de même que le final de l’acte II où le choeur (ainsi que les solistes) apparaissent avec des gants de diverses couleurs pour fabriquer à la chaîne d’autres ceintures d’explosifs. L’apparition de Rachel et son père en tenus de mariés lorsqu’ils vont au bûcher est pour sa part plein d’incongruité, mais le plus gênant reste sans doute les nombreux bruits qui viennent entraver les chants et la musique. Peter Konwitschny a en effet décider de faire rire les choeurs à diverses reprises de façon bruyante, de faire parler Rachel depuis la salle lorsque Léopold lui clam son amour sur scène (ce qui serait intéressant s’il était possible de faire entendre distinctement ce qu’elle dit, sans oublier que ces propos haineux ne collent finalement pas avec le livret qu’elle chante juste après), ou encore la fin de l’acte I durant laquelle le choeur descend dans la salle et couvre totalement les chants des 4 solistes avec leur rire et leurs drapeaux qui claquent. Il semblerait que le metteur en scène ait souhaité que nous n’entendions finalement pas l’opéra, oubliant que la mise en scène n’est pas l’enfant unique dans un spectacle.

Malgré cette mise en scène sans grand respect de l’oeuvre, cette Juive de l’OnR reste à voir pour les qualités indéniables des solistes et de la direction musicale qui sont finalement à la base de cet opéra. Les coupures faites hérissent le poils des connaisseurs et perdent peut-être un peu les néophytes dans la compréhension globale de l’histoire, mais le plaisir d’entendre ces voix et cette musique valent finalement le déplacement.

©Klara Beck

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Elodie Martinez
Après une Licence de Lettres Classiques et un Master en Lettres Modernes, Elodie découvre presque par hasard l'univers lyrique et a la chance d'intégrer en tant que figurante la production du Messie à l'Opéra de Lyon en décembre 2012. Elle débute également une thèse (qu'elle compte bien finir) sur Médée dans les arts en France aux XVIIe et XVIIIe siècles, puis, en parallèle d'un stage dans l'édition à Paris, elle découvre l'univers de la rédaction web et intègre l'équipe de Toute la culture où elle participe principalement aux pages d'opéra, de musique classique et de théâtre. Elle a aussi chroniqué un petit nombre de livres et poursuit l'aventure une fois rentrée sur Lyon. Malheureusement, son parcours professionnel la force à se restreindre et à abandonner les pages de théâtre. Aujourd'hui, elle est chargée de projets junior pour un site concurrent axé sur l'opéra, mais elle reste attachée à Toute la culture et continue d'être en charge de l'agenda classique ainsi que de contribuer, à moindre échelle, à la rédaction des chroniques d'opéra.

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