Opéra
Kalila wa Dimna à Dijon : « l’herbe est toujours plus verte ailleurs »

Kalila wa Dimna à Dijon : « l’herbe est toujours plus verte ailleurs »

14 mai 2017 | PAR Elodie Martinez

Les 11, 13 et 14 mai, l’Opéra de Dijon reprend la production créée au Festival d’Aix-en-Provence l’été dernier, Kalila wa Dimna du franco-libanais Moneim Adwan, inspiré d’un recueil de fables (les Fables de Bidpaï) datant du IIIe siècle avant J.-C. et destiné à l’origine à l’éducation morale des princes, rappelant ainsi les Fables de La Fontaine. Le spectacle raconte ici l’histoire simple d’un homme d’origine humble dont le désir de pouvoir mènera sur les chemins sombres de la jalousie, au point d’organiser la mort du poète Chatraba, favori du roi et poète aimé du peuple. Une « mise en garde contre la manipulation du langage, et notamment du langage politique » comme l’indique le livret. Toutefois, si l’idée de créer un opéra en langue arable (avec des passages en français, nous y reviendrons) mérite un certain intérêt et créé la curiosité, on peu s’interroger sur le résultat final.

Le premier point discutable est celui de la définition de ce spectacle qui se veut comme un « opéra ». Si par ce terme on entend une forme d’art particulière incluant une technique de chant précise (notamment dans la projection de la voix), alors il est assez difficile d’inclure cette oeuvre dans la grande famille de l’art lyrique. Probablement la langue arable, avec toutes ses sonorités particulière, est-elle difficilement interprétable selon cette technique et certainement les oreilles profanes européennes peuvent-elles difficilement juger des nuances ici présentes par rapport au chant traditionnel, mais la question de la définition se pose bel et bien.

Ce souci en entraîne un second, forcément lié : l’adaptation de la salle et de son acoustique. Les chanteurs ne sont ici pas aidés de micro, y compris Ranina Chaar qui conte l’histoire. Difficile alors, malgré le nombre restreint d’instrumentistes, d’entendre correctement ce qui est dit et chanté dans toute la salle. Avant même le 10ème rang, certaines paroles nous échappent déjà. Dommage car les voix et le chant méritent généralement notre attention.

La mise en scène d’Olivier Letellier répond à la simplicité du livret par celle de la scène : le décor unique est sobre, assez réduit, légèrement modulé au fil de la soirée (voir les images). Le caractère animalier de la fable d’origine est également repris simplement mais efficacement : la couronne que la mère du roi pose sur la tête de ce dernier est une perruque rappelant furieusement la crinière d’un lion, et une fable est incorporée au sein de l’histoire, illustrée par des peluches. Une statuette de lion (semble-t-il) est présente dès le début, remplacée ensuite par un chameau en papier avant d’être remise lorsque le roi deviendra furieux contre Chatraba. Les musiciens prennent part au travail scénique en étant présent sur scène, au côté jardin du décor, sans être éloigné ou mis à part. Le violoniste se déplace même au centre de la scène lors d’un passage musicale. Quant au caractère de conte, ou de fable, il est également présent grâce au personnage de Kalila constamment présente sur scène, particulièrement sur le bord afin de s’adresser au public. Elle reprend sa place de personnage en retournant au centre de la scène, sans que cela ne pose de problème de compréhension.

Côtés voix, nous saluons tout particulièrement la charismatique Ranine Chaar (Kalila/la chacal dans la fable originelle) qui jongle entre le français et l’arable. Se voulant sous forme d’opéra comique, le texte allie parties parlées (françaises) entièrement attribuée à ce personnage, ainsi que parties chantées (presque exclusivement en arabe, à une ou deux exceptions près lors de duo mêlant les deux langues, par exemple) auxquelles Ranine Chaar participe également de sa voix chaude. C’est même elle qui ouvre la soirée en voix seule, chantant l’air dont la fable qui suit expliquera l’origine : « si vous tuez un poète, il renaîtra en mille chansons… ». Autre très belle voix de la soirée, celle de Reem Talhami (la mère du roi) qui, à certains moment, semble réussir à se rapprocher de l’art lyrique dans son chant. La voix est grave, nuancée et pleine d’intentions. Mohamed Jebali (le roi/le lion dans la fable originelle) fait montre d’une voix grave, assez puissante (pour du chant traditionnel) mais parfois cachée par les instruments sans que cela nous semble imputable à l’artiste. Là aussi, quelques notes prennent bel et bien un air lyrique. Jean Chahid tient pour sa part le rôle du poète Chatraba (le boeuf dans la fable originelle) avec une vois assez belle mais moins puissante que celles nommées jusqu’à présent. Enfin, Moneim Adwan (le compositeur et le chacal dans la fable originelle) déçoit quelque peu en Dimna avec la projection la moins puissante de l’ensemble, mais là aussi, il n’y a pas de quoi gâcher la soirée, loin de là.

Enfin, Zied Zouari dirige l’ensemble violoncelle-clarinette-qanûn-percussions tout en étant au violon. Ce jeune musicien est également à l’origine des arrangements de la partition, véritable dépaysement pour nos oreilles françaises et une source de plaisirs même si, comme nous l’avons déjà souligné, les voix ne parviennent pas toujours à passer au-delà des musiciens qui ne jouent pourtant pas excessivement fort. Un résultat global plaisant, plus proche du « simple théâtre chanté » que d’un opéra tel que nous l’entendons, qui permet de passer un bon moment et de plonger le temps d’un instant de l’autre côté de la mer, chez un continent voisin plein de féerie ensoleillée.

A noter que ce spectacle est en tournée et sera reprise le 19 mai à la Philharmonie. Vous pouvez également voir le replay sur Arte.

Infos pratiques

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Elodie Martinez
Après une Licence de Lettres Classiques et un Master en Lettres Modernes, Elodie découvre presque par hasard l'univers lyrique et a la chance d'intégrer en tant que figurante la production du Messie à l'Opéra de Lyon en décembre 2012. Elle débute également une thèse (qu'elle compte bien finir) sur Médée dans les arts en France aux XVIIe et XVIIIe siècles, puis, en parallèle d'un stage dans l'édition à Paris, elle découvre l'univers de la rédaction web et intègre l'équipe de Toute la culture où elle participe principalement aux pages d'opéra, de musique classique et de théâtre. Elle a aussi chroniqué un petit nombre de livres et poursuit l'aventure une fois rentrée sur Lyon. Malheureusement, son parcours professionnel la force à se restreindre et à abandonner les pages de théâtre. Aujourd'hui, elle est chargée de projets junior pour un site concurrent axé sur l'opéra, mais elle reste attachée à Toute la culture et continue d'être en charge de l'agenda classique ainsi que de contribuer, à moindre échelle, à la rédaction des chroniques d'opéra.

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