Opéra

Jouer le contresens, chanter le silence : Lear de Reimann relève le défi au Palais Garnier

Jouer le contresens, chanter le silence : Lear de Reimann relève le défi au Palais Garnier

24 novembre 2019 | PAR Yuliya Tsutserova

Jusqu’au 7 décembre, l’errance de Lear dans le dédale de finitude (musique d’Aribert REIMANN, livret de Claus H. HENNEBERG) est représentée au Palais Garnier à travers d’une mise-en-scène inébranlable de Calixto BIEITO.

Pour cette reprise, la scène de Palais Garnier se transforme (sous l’inspiration de Rebecca RINGST) en hangar aux planches grinçantes aux reflets du ciel orageux : tantôt dressées et serrées, tantôt déboîtées, penchées et tanguantes, ces planches se scindent comme l’intelligibilité même du monde distordu et brisé de Lear. C’est le dédale dans lequel la raison tente à s’enfuir de la condamnation implacable de la finitude : la démence à l’ombre de la mort. Les rayons de lumière (Franck EVIN) – de lucidité – ne le traversent qu’en se réfractant en tessons de signifiance détournée, inachevée, fugueuse. À l’abri de ce dédale, l’être humain est renfermé, et sans abri – un aliéné : un pied dedans, un pied dehors, il est écartelé entre deux mondes méconnaissables, deux domaines – la culture et la nature – dont il ne domine plus aucun. Tel s’écrie Lear, « Qui me connaît ici ? Qui peut me dire qui je suis ? » ;  « L’ombre de Lear ! », vient la réponse du Fou.

Au niveau littéraire comme au niveau musical, c’est le discours et le son qui dominent violemment, dans cet opéra-pièce, sur le silence du sain. Représenté par Cordelia, le sain préférerait autant se taire que se laisser tordre par le « contresens » verbal et tonal qui cherche à l’engloutir et le dissoudre : « Si je – si l’art – si je ne comprends pas l’art – si je – si je ne comprends pas l’art brillant – l’art brillant de discourir si je ne comprends pas ne comprends pas l’art brillant de discourir, je suis – je suis heureuse, heureuse, je suis, heureuse, heureuse, j’en suis heureuse », bégaye Cordelia. Comment décrire ce « contresens » ? Dans les réflexions notées pendant la période de la composition, Reimann le tente de façon suivante : « [l]a musique attaque », « tout ce qui est lié doit se rompre […] il ne doit plus y avoir d’accords groupés » ; « [t]out se met à tourner, s’écarte de sa place habituelle ». Reimann vit ce « contresens » tonal comme Cordelia vit le « contresens » verbal de son père et ses sœurs : « Les derniers jours et les dernières nuits étaient devenus presque intolérables, je vécus trois semaines dans ce chaos. La nuit, je me retrouvai encore dans ce tourbillon sonore […] dont je fus terriblement torturé, menacé, enserré, étouffé ». Jouer le « contresens » sans s’y contredire : voici le défi tout à la hauteur duquel se montre l’Orchestre de l’Opéra national de Paris sous la direction de Fabio LUISI.

Le silence du sain se fait entendre à deux occasions, deux scènes-miroirs : Cordelia berçant Lear délirant, et Lear berçant Cordelia étranglée à Douvres. Dans la première, « l’ombre de Lear » reprend sa réalité palpable grâce au témoignage de Cordelia, « Père, tu es auprès de moi à l’abri et en sûreté ». Dans la deuxième, Lear n’exige plus, comme testament d’amour, que le témoignage du regard : « Cordelia, Cordelia, reste encore auprès de moi ! […] Regardez-là ! » Terminée, l’interrogation ; le silence, admis enfin en tant qu’évidence qui se montre plus éloquente que la parole et le son. Les voix s’éteignent, les sons s’atténuent : les dernièrs arias de Cordelia et de Lear se dessinent en lignes sans artifice quelconque, superflue à l’expression la plus immédiate du réel. Annette DASCH (Cordelia) et Bo SKOVHUS (Lear) sont incandescents : ils s’approprient pleinement le paradoxe de chanter le silence et convainquent par l’évidence saillante de leur présence scènique. Inoubliable leur Pieta où la fille est devenue mère du père infantilisé par ce que Márquez aura diagnostiqué, une décennie plus tôt, comme « la décomposition progressive du temps ».

« L’homme doit supporter son départ de ce monde comme il a supporté son arrivée », remarque Edgar au vu de Lear. Être le temoin de l’opéra éponyme de Reimann implique supporter un tel départ en représentation hyperréele : à la condition simultanément nécessaire et impossible que d’être prêt à faire face à la finitude.

Visuels © Bernd Uhlig / OnP

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Amelie Blaustein Niddam
C'est après avoir étudié le management interculturel à Sciences-Po Aix-en-Provence, et obtenu le titre de Docteur en Histoire, qu'Amélie s'est engagée au service du spectacle vivant contemporain d'abord comme chargée de diffusion puis aujourd'hui comme journaliste ( carte de presse 116715) et rédactrice en chef adjointe auprès de Toute La Culture. Son terrain de jeu est centré sur le théâtre, la danse et la performance. [email protected]

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