Opéra

Une adaptation puissante des Bienveillantes de Jonathan Littel par Hèctor Parra et Calixto Bieito à l’Opéra Ballet des Flandres

Une adaptation puissante des Bienveillantes de Jonathan Littel par Hèctor Parra et Calixto Bieito à l’Opéra Ballet des Flandres

27 avril 2019 | PAR Yaël Hirsch

Il y avait eu plusieurs adaptations scéniques des Bienveillantes (2006), le roman ultra-documenté de Jonathan Littel sur les tréfonds du mal (Cassiers, Toneelhuis…). A l’Opéra des Flandres (Anvers et Gand), la création de l’Opéra par le compositeur catalan Hèctor Parra et le metteur en scène Calixto Bieito, fait revivre par la voix de Peter Tantsits l’épopée d’épouvante de Max Aue, entre Orestie et suite de Bach. Apre et grandiose.

Adapté en allemand (et en français pour les parties familiales avec la maman et le beau-père dans le Sud de la France) par le librettiste Händl Klaus, le livret prend le parti de resserrer les 1403 pages des Bienveillantes sur l’intime du mal comme perversion absolue : l’action brutale d’un homme qui devient officier SS pendant la Seconde Guerre avec passage par Babi Jar, Stalingrad, Auschwitz et Berlin pour son zoo et le Bunker d’Hitler, se focalise de plus en plus sur ses relations familiales et sexuelles perverses. Alors que la structure de tout l’opéra est très respectueuse de celle du livre et suit les parties d’une suite de Bach, Hèctor Parra, lui-même fasciné par le maître de Leipzig, s’inspire des suites mais aussi et surtout de la Passion selon Jean pour proposer une musique dense, riche, proche du 20e siècle viennois et un brin rétro. Peter Rundel et le Symfonisch Orkest Opera Vlaanderen transmettent parfaitement les cent nuances d’une musique, qui, jamais ne nous emprisonne, utilise l’électronique avec modération et suit assez bien l’emphase et les obsessions du roman quand elle nous propose un piano tout à fait à la Bach (et venu du plafond ) au coeur de la Sarabande. 

Tout commence avec la fin et l’on sait dès le début, dans la structure de bunker bétonné aux néons qui assomment la tête de lumière que Max Aue a survécu. Minimaliste, la Toccata inaugurale est un seul en scène où l’on commence à goûter au timbre doux, à la diction parfaite et au jeu très puissant du ténor américain Peter Tantsits.  C’est aussi peut-être le seul moment moral – sinon vif du moralisateur – de l’opéra de trois heures. Avec les Allemandes 1 & 2, l’on entre dans l’acte proprement politique de l’oeuvre avec l’appointement bureaucratique et l’abattage scrupuleux des juifs. Les choeurs injectent immédiatement une aura de tragédie antique et les pleureurs et pleureuses, munis de pelles obéissent aux ordres de massacre avec un scrupule que le « héros » pousse vers une méticuleuse perversion.

En termes de mise en scène, Bach est vite dépassé sur le côté droit par la flamboyance baroque catholique de Calixto Bieito: un homme âgé et nu vient symboliser l’humanité en déshérence au devant le scène tandis que de la glaise et projeté pour nous rappeler où nous retournerons et où ont été enterrés les  33 771 juifs de Babi Jar. Dès l’acte 3, le politique et le mal radical sont mis de côté pour nous plonger dans Max Aue, l’homme pervers. La courante est le moment terrible de Stalingrad mais le récit prend un virage fort et définitif avec les retrouvailles de Max et de sa soeur Una (Rachel Harnisch est puissante et tout aussi bonne actrice que Peter Tantsits avec qui elle forme un formidable duo). Désormais mariée à un vétéran de la Première guerre mondiale en fauteuil, cette dernière se remémore leur enfance. Et leur relation incestueuse reprend, wagnérienne, irrésistible et monstrueuse. C’est donc sur un air de piano de Bach que les voix expressionnistes de Natascha Petrinsky et David Alegret viennent rejoindre celles du frère et de la soeur pour un moment d’Orestie et de matricide tout à fait effroyable.

A l’entracte, on a bien envie d’une petite vodka pour se remettre et se donner du coeur à l’ouvrage et suivre la suite de cette plongée dans le coeur des ténèbres. La deuxième partie entérine le virage intime ultime, avec un moment très politique et engagé : Auschwitz  n’est qu’un moment de silence pour Max assis à un bureau – pas de poésie, pas de musique possible pour en parler- mais la fin est un  carnaval désordonné de sens malades et condensés. La Poméranie est le lieu de tous les abus sexuels, incestueux mais aussi inhumains, y compris une sorte de paganisme de foutre dans la nature. Un moment de pantomime burlesque, grotesque et qui commence comme un cabaret à cappella vient marquer le triomphe du jeu de Peter Tantsits,  transi de boue, de sang, avachi dans la matière agglutinée au sol et tapant sur ses cuisses pour battre la mesure. L’absurde arrive à son acmé, avant que la fuite finale ne vienne couronner l’impunité. 

 

Visuellement sublime, aussi riches de matière aux yeux qu’aux oreilles, avec un pied plein dans le 20e siècle et l’autre dans la tragédie grecque, ces Bienveillantes sont une grande oeuvre. Adaptation fidèle du livre, riche d’une musique en palimpseste qui porte en elle toute une tradition, forte d’une mis en scène qui sait ménager le minimalisme et le tellurique et portée par des voix toutes merveilleuses, cette production est à voir absolument. 

 visuels :  (c) Annemie Augustijns / Opera Ballet Vlaanderen

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Yaël Hirsch
Co-responsable de la rédaction, Yaël est journaliste (carte de presse n° 116976), docteure en sciences-politiques, chargée de cours à Sciences-Po Paris dont elle est diplômée et titulaire d’un DEA en littérature comparée à la Sorbonne. Elle écrit dans toutes les rubriques, avec un fort accent sur les livres et les expositions. Contact : [email protected]

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