Opéra

[Interview] Ivan Alexandre et La Chauve-Souris de Strauss : « C’est Noël, une pièce importante, et une distribution qui est un cadeau en soit »

[Interview] Ivan Alexandre et La Chauve-Souris de Strauss : « C’est Noël, une pièce importante, et une distribution qui est un cadeau en soit »

17 décembre 2014 | PAR Elodie Martinez

Cela ne vous aura peut-être pas échappé, les Fêtes de fin d’année arrivent à grands pas. Si la Bastille offre l’éternelle Bohème pour l’occasion, l’Opéra Comique, lui, innove davantage en nous proposant de passer un agréable moment avec La Chauve-Souris de Strauss, du 21 décembre au 1er janvier. Pour fêter Noël, l’opéra vous offre même une visite de la maison et une boisson spéciale à l’entracte lors de la représentation du 25 décembre. Pour toutes les autres dates, vous aurez droit à un plateau oscillant entre superbe et merveilleux, peut-être même divin, faisant véritablement rêver… Qui a osé dire que le Père Noël n’existait pas ? Rencontre avec l’un des hommes à l’origine de ce splendide cadeau, Ivan Alexandre, le metteur en scène de cette opérette à ne pas manquer.

Commençons par le commencement : vous avez fait des études en musicologie avant de vous lancer dans la mise en scène. D’où vous vient ce goût pour la musique et pour l’opéra ?

Je suis venu à la musique d’une manière assez bizarre, à la suite de rencontres. Ma première vie était au théâtre. A douze ans je jouais mes propres pièces au collège. A vingt ans, je travaillais avec comédiens, professionnels et amateurs mêlés, des textes classiques, des happenings improvisés… J’errais. Dieu sait pourquoi et comment, je me suis retrouvé en musicologie. Parce que j’aimais la musique, mais plutôt par hasard. Je me suis pris au jeu, ai passé ma maîtrise et mon DEA en musicologie à la Sorbonne. Comme ce qui m’attendait, c’était l’Agreg’ et l’enseignement, j’ai vite bifurqué vers la presse. Mais jusque-là je n’allais qu’au théâtre, rarement au concert. Ou alors aux concerts de musique contemporaine. Mon premier article pour le journal « Diapason », en 1980, parlait de musique contemporaine. De manière inexplicable, ça a marché tout de suite. Premières émissions sur France Musique poussé par Claude Maupomé, premiers articles pour « L’Avant-Scène » sur la recommandation d’une étudiante… je me suis laissé porter. C’est devenu un métier sans jamais l’avoir voulu. Le théâtre s’est éloigné, l’opéra a pris sa place, non plus comme acteur mais comme « spectateur  professionnel ». L’opéra, ce n’est pas compliqué : prenez la musique, prenez le théâtre, secouez, et voilà ! (rire)

La musique et l’opéra, c’est une histoire de rencontres, mais qu’en est-il de la mise en scène que vous avez donc commencée très jeune ?

Ma vie n’était que théâtre depuis mes quatre ou cinq ans. J’ai toujours eu des théâtres de marionnettes. Et, enfant, l’amour de ma vie, c’était mon parrain, José-Maria Flotats. La guerre de Troie n’aura pas lieu mis en scène par Jean Mercure avec José-Maria, Bernard Giraudeau, Anny Duperey, je l’ai vue je ne sais pas… quinze fois ! Un jour, ma mère me trouve, horrifiée comme toutes les mères quand elles trouvent leur petit garçon avec leur rouge à lèvres. Mais ce n’était pas pour me maquiller en fille : je dessinais des traînées de sang en récitant Les Possédés dans ma chambre. L’influence de mon parrain était énorme. Mais même avant de le connaître… Je suis né comme ça. Comediante! Tragediante!

Comment travaillez-vous alors pour mettre en scène un projet ?

D’abord, j’ai beaucoup travaillé au théâtre avec Marc Minkowski et d’autres musiciens, j’ai vu faire, même si je n’ai été assistant de personne ni jamais suivi une production de A à Z. Ensuite, j’ai improvisé. Beaucoup de gens savaient ma passion du théâtre, on m’a plusieurs fois proposé de faire un spectacle. Mais l’opéra me faisait peur. Je trouvais ça lourd, complexe, inaccessible. Et puis un jour, en 2006, le téléphone a sonné. Un jeune chef argentin que je connaissais me proposait de monter avec lui Rodelinda de Haendel, à Buenos-Aires. J’ai dit non, mais il m’a rappelé trois jours plus tard en me demandant de réfléchir, et au lieu de raccrocher, j’ai laissé planer un doute. A peine avais-je dit « je vais voir » qu’il était trop tard. Le lendemain, je recevais un appel du théâtre qui me demandait un planning ! La machine m’a happé. Six mois plus tard, sur le plateau, mes réflexes d’adolescent sont revenus, comme le vélo ou la natation. Très étrange.

Et cette opérette de La Chauve-souris, comment est-elle venue dans vos projets ?

Pour la première fois on m’a laissé choisir. Olivier Mantei, qui codirige l’Opéra Comique avec Jérôme Deschamps, est venu voir Hippolyte et Aricie à Toulouse et très vite, au printemps 2009, nous avons évoqué différents projets. Rien ne s’est concrétisé, jusqu’à ce qu’il me dise : « Tiens, si vous faisiez ici votre premier opéra ensemble, avec Marc Minkowski ? ». Bien que nous nous connaissions depuis 25 ans, nous n’avions jamais véritablement travaillé sur un projet commun. Il m’a demandé de réfléchir à un titre. Le premier qui m’est venu, c’était La Vie parisienne. Mais Marc a dirigé deux Offenbach au Châtelet avec Laurent Pelly, et c’était si beau, si réussi, que j’aurais eu l’impression de prendre la place de quelqu’un. J’ai donc suggéré une œuvre proche sous certains aspects, La Chauve-Souris. Le public parisien l’a très peu vue. La dernière fois, c’était il y a une quinzaine d’années, à l’Opéra Bastille qui est vraiment le dernier endroit où donner une opérette avec des dialogues parlés… Il y avait des choses merveilleuses dans le spectacle de Coline Serreau, la polka délirante de James Thierrée par exemple, mais le lieu noyait tout. Je me suis dit que l’Opéra Comique serait le théâtre idéal et justifierait la version française, car il me semble que l’opérette ne fonctionne véritablement que dans la langue du public. D’un autre côté, je ne voulais pas recourir à la version habituelle réalisée par Paul Ferrier en 1904, que je trouve datée. D’une manière générale, vouloir revenir au Réveillon de Meilhac et Halévy d’où est tiré le livret de La Chauve-souris paraît une évidence… et ne marche pas. Même s’il reste beaucoup du Réveillon dans l’opérette de Strauss, cela parle d’autre chose, les personnages sont différents, leur ton, leur morale, leur histoire a changé. Je préfère un vrai Strauss, même en français, à un faux Offenbach.

Habituellement, le metteur en scène ne choisit pas non plus les interprètes…

Là encore, on nous a laissé faire. Du coup, voilà vraiment la distribution de mes rêves ! Il se trouve que le directeur de casting de la maison, Christophe Capacci, est une connaissance de plus de vingt ans. Nous avons eu mille conversations sur le chant et les chanteurs. Comme des frères. Donc cette année, mon cadeau de Noël c’est ça : le plateau de La Chauve-Souris.

Par rapport à ce que vous aviez imaginé, y a-t-il des choses qui ne marchaient pas une fois concrétisées sur scène ?

Il y en a toujours. Metteur en scène est un drôle de métier : pendant trois ans, vous êtes à votre table, sédentaire et solitaire, vous lisez, vous prenez des notes, vous imaginez… et puis du jour au lendemain on jette tout, on court, on saute, on accompagne, on essaie de penser le moins possible pour se rendre disponible aux êtres qui sont là, qui ne vivent plus dans votre tête mais sur terre, on est aux costumes, aux accessoires, aux lumières. Pour le moment, ça ne se passe pas trop mal, je touche du bois, mais forcément il y a des choses qui changent. Mettre en scène au théâtre, ce n’est pas comme exécuter un storyboard de cinéma. Pour la tragédie, vous pouvez partir de la pièce et faire rentrer vos interprètes dedans ; pour la comédie, il faut partir de l’interprète.

Vous avez également travaillé sur l’élaboration du texte en français dont vous parliez tout à l’heure. Pouvez-vous nous en dire un peu plus ?

Encore une veine. Il se trouve que j’ai fait mes études à la Sorbonne, il y a trente-cinq ans, avec le traducteur ! Le texte de La Chauve-Souris, comme celui de toutes les opérettes, est très mobile. Entre la création en 1874 et sa mort en 1899, Strauss l’a vu évoluer sans cesse, de nombreuses versions pourraient se prétendre « originales ». Le rôle de Frosch par exemple, minuscule en 1874, a grossi du vivant du compositeur, avant de donner naissance à plusieurs traditions – plutôt dans les pays germaniques qu’en France, c’est vrai. Nous sommes donc partis du texte de 1874, en élaguant certaines choses qui avaient disparu dès la fin du XIXe siècle. Je n’ai demandé l’omission que de deux scènes : la première de l’acte II qui ne met en présence aucun personnage de l’action (coupure habituelle), et surtout la première entrée du ténor Alfred à l’acte I, pour des raisons théâtrales. Dans les deux cas, il s’agit de scènes parlées, nous n’avons évidemment pas touché une seule note. Au contraire ! Nous en avons ajouté, de part et d’autre de l’entracte. Pour revenir à la traduction, Pascal Paul-Harang y a travaillé pendant trois ans ; chaque fois qu’il terminait une scène, il me l’envoyait, nous échangions, et ainsi de suite. Les règles étaient claires : un texte en français actuel mais sans licence, sans aucun mot qui n’aurait pas pu être prononcé en 1874 (sauf dans les dialogues où il arrive que les interprètes, Frosch surtout évidemment, glissent des allusions à l’actualité conformément… à la tradition !). Le résultat est un régal à répéter, j’espère qu’il le sera à écouter.

Nous sommes actuellement dans l’année du Tricentenaire de l’Opéra Comique. Est-ce que jouer cette pièce ici, cette année, a une résonance particulière ?

Même si c’est une étoile de l’Opéra-Comique, Mademoiselle Thévenet, qui a créé la version française en 1904 aux Variétés, et même si l’œuvre a été montée entre ces murs dans les années 1960, elle n’a pas vraiment d’histoire dans cette maison. La Chauve-Souris est plutôt un spectacle pour le Châtelet ou des scènes un peu plus larges. Le plateau de Favart est intime, l’espace réduit, le contact chaleureux, on ne peut pas y danser la valse à cinquante. Mais il me semble que La Chauve-Souris a sa place ici. Sinon par son histoire, du moins par sa nature. Surtout avec cette distribution. Un cadeau de Noël pour moi, mais je ne suis pas égoïste : c’est un cadeau pour tout le monde.

Par Elodie Martinez

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Christophe Candoni
Christophe est né le 10 mai 1986. Lors de ses études de lettres modernes pendant cinq ans à l’Université d’Amiens, il a validé deux mémoires sur le théâtre de Bernard-Marie Koltès et de Paul Claudel. Actuellement, Christophe Candoni s'apprête à présenter un nouveau master dans les études théâtrales à la Sorbonne Nouvelle (Paris III). Spectateur enthousiaste, curieux et critique, il s’intéresse particulièrement à la mise en scène contemporaine européenne (Warlikowski, Ostermeier…), au théâtre classique et contemporain, au jeu de l’acteur. Il a fait de la musique (pratique le violon) et du théâtre amateur. Ses goûts le portent vers la littérature, l’opéra, et l’Italie.

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