Opéra

Faust inédite de 1859 au Théâtre des Champs-Elysées

17 juin 2018 | PAR Victoria Okada

Le 14 juin dernier, quelques jours avant le bicentenaire de la naissance de Charles Gounod (né le 17 juin 1818), le Théâtre des Champs-Elysées a fait vibrer les pages inédites de son chef-d’œuvre lyrique, Faust dans sa version de 1859 au lieu de celle de dix ans plus tard jouée aujourd’hui dans le monde entier.

 

Version inédite de 1859
Gounod a d’abord conçu, avec les librettistes Jules Barbier et Michel Carré, un Faust avec des dialogues parlés. Si cette forme était courante au milieu du 19e siècle, fréquents étaient également les changements incessants d’œuvres lyriques, dus à la censure, à l’exigence du compositeur et du librettiste, tout autant à celle de directeur du théâtre qui n’hésitait pas de supprimer et d’ajouter des airs et des dialogues en fonction de la réaction du public. Chefs-d’œuvre de l’opéra français, Faust de Gounod en est une illustration dont l’histoire de modifications est connue des spécialistes et des amateurs avertis. Jusqu’à aujourd’hui, seuls quelques pièces enregistrées par Michel Plasson servaient de références pour un aperçu fragmenté de la « première » version. Désormais, grâce à la coproduction du Palazzetto Bru Zane et du Théâtre des Champs-Elysées, on peut avoir une idée beaucoup plus claire de ce que le public de 1859 aurait pu entendre. La partition, dirigée par Paul Prévost et publiée chez l’éditeur allemand Bärenreiter, comprend des mélodrames (dialogue sur un fond musical) et des « nouvelles » pages musicales. Ces textes parlés modifient considérablement notre perception de l’œuvre, avec des scènes comiques (dans le sens de drôle) constituant une sorte de contrepoids par rapport aux celles soutenues et chantées. Ainsi, la Dame Marthe devient un rôle presque parlé (Ingrid Perruche est plus qu’idéale dans cet exercice), et même Méphistophélès a des répliques bouffonnes ! Les parties vocales inédites suscitent une grande curiosité, dont le duo de Marguerite et de Valentin « Adieu, mon bon frère », le chœur des sorcières « Un, deux et trois », et surtout, l’air de Valentin avec chœur « Chaque jour, nouvelle affaire ». Tout cela montre que l’idée initiale des auteurs était plus fidèle au drame de Goethe et conférait à l’opéra une grande logique.

Distribution diaboliquement réjouissante
Jouer Faust sur les instruments d’époque avec un diapason plus bas : cela a forcément un impact aux oreilles. Les premières notes suffirent pour comprendre que nous allons assister à une autre œuvre. Cette sonorité ayant plus de couleurs qu’un orchestre moderne, plus brute ou plus boisée ou encre plus âcre selon les moments, accompagne mieux les personnages car elle fait bien ressortir leurs caractères. Christophe Rousset et Les Talens Lyriques non seulement réalisent cette merveille mais adoptent des tempos souvent pus vifs, sûrement dus à la pratique baroque, ce qui rend la progression de l’histoire — et de la musique — bien plus vivante et fraiche.
Après quelques changements de casting, c’est le ténor français Benjamin Bernheim qui a assuré le rôle de Faust. Et quel Faust ! Dans l’incontournable air « Salut, demeure chaste et pure », il livre une leçon de beauté, avec des nuances sublimes mais en toute simplicité, sans aucun maniérisme. À ses côtés, Andrew Foster-Williams incarne un Méphistophélès joueur. Son accent anglais — dans son admirable effort dans la diction en français — est un clin d’œil amusant qui suggère que la créature est venue d’ailleurs ; et sa voix de baryton-basse, dénuée de lourdeur, fait bien rajeunir le diable conventionnel. Le timbre tragédien de Véronique Gens convient ici à merveille à Marguerite. L’élégance du phrasé se conjugue avec la clarté des propos, que ce soit musicale que textuelle. Étonnant, elle se transforme le temps de l’air des Bijoux en une colorature confirmée, extrêmement habile, tandis que lorsque Marguerite exprime ses tourments pour son infanticide, elle est poignante à souhait. Jean-Sébastien Bou est un Valentin tour à tour tendre et belliqueux, superbe dans son « nouvel » air avec les soldats. Dans le rôle travesti du jeune Siebel, Juliette Mars est pétillante mais peut-être un peu trop féminine. Enfin, Anas Séguin, Révélation de l’ADAMI en 2014 et lauréat de la dernière édition du concours Voix Nouvelles, campe formidablement le rôle de Wagner qui a beaucoup plus d’importance dans cette version, alors qu’il a été appelé à chanter presque au pied levé. L’excellent Chœur de la Radio flamande, fidèle aux productions de Bru Zane, complète ce beau plateau vocal avec une belle homogénéité.

Photos : Christophe Rousset © Ignacio Barrios ; Benjamin Bernheim © Aymeric Giraudel ; Veronique Gens © Franck Juery ; Andrew Foster-Williams © andrewdosterwilliams.com

Infos pratiques

Théatre Gérard Philipe
Comédie saint michel
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