Opéra
[Critique] Quartett à l’Opéra de Lille : une vertigineuse illusion d’optique

[Critique] Quartett à l’Opéra de Lille : une vertigineuse illusion d’optique

15 novembre 2013 | PAR Audrey Chaix

[rating=4]

L’Opéra de Lille offre à son public une œuvre surprenante pour lutter contre l’automne qui s’installe durablement : en accueillant Quartett de Luca Francesconi, c’est avec une production de la Scala de Milan qu’il nous étonne. L’argument, souvenir de cours de français au lycée, on le connaît : inspirée des Liaisons Dangereuses de Choderlos de Laclos, la pièce Quartett de Heiner Müller met les deux personnages principaux, Madame de Merteuil et le Vicomte de Valmont, au centre du propos. Luca Francesconi s’est emparé de cette pièce pour créer son opéra, dont il a composé la musique et écrit le livret. Et, coup de génie, il en a confié la scénographie à Àlex Ollé, de la Fura dels Baus. Magique.

Car la scénographie, aussi surprenante qu’époustouflante, est une véritable réussite : originale, équilibriste, elle sert merveilleusement le propos, en lui donnant relief et profondeur. Au milieu de la scène est suspendue une boîte sans fond, constituée de quatre parois. Littéralement, suspendue. Reliée par des centaines de filins aux encadrements de la scène comme par autant de haubans, elle semble flotter contre le mur du fond, sur lequel sont projetées des vidéos qui donnent le vertige. Dès la première scène, qui présente Madame de Merteuil occupée à attendre son amant en se donnant du plaisir, le spectateur est projeté dans un autre monde : sur l’écran est projetée une carte satellite à la Google Earth, qui zoome rapidement sur une rue aux immeubles haussmanniens, avant que la caméra ne pénètre dans l’appartement matérialisé par la boîte. Voyeuriste, cette scénographie met littéralement en scène l’enfermement dans lequel se retrouvent les deux génies de la manipulation.

Dans la pièce de Müller, Valmont et Merteuil sont réduits à leur essence, à leurs traits de caractère les plus emblématiques. Manipulateurs, sadomasochistes, égoïste et pervers, ils se fourvoient dans un jeu de rôle où l’un prend la place de l’autre pour raconter leurs défis de séduction et leurs ruses pour attirer dans leurs rets d’innocentes victimes. Si Sinéad Mulhern, la soprano, se glisse parfaitement dans la peau de Valmont une fois enfilé son costume, son partenaire, Robin Adams, joue un peu moins naturellement la femme, empêtré dans une robe qui le force à en faire beaucoup pour se féminiser. Cependant, l’alchimie entre eux fonctionnent parfaitement et, dans l’espace confiné de la petite boîte qui tient lieu de plateau, et qui symbolise l’enfermement mental dans lequel ils se complaisent, le jeu de rôle se fissure peu à peu et se transforme en jeu de pouvoir entre les deux personnages.

L’espace du dehors est signifié par des vidéos qui sont projetées sur l’ensemble du mur du fond (qui, à la fin de la pièce, se révèle être un grand rideau), et qui introduisent une autre dimension au décor, lui insufflant une nouvelle profondeur. Des motifs de ciel bleu et de nuages contrastent avec le huis clos dans lequel évoluent les personnages, tandis que les fissures qui apparaissent dans leur relation aussi bien que dans le jeu de rôle sont signifiées par un mur de brique qui tombe derrière eux, révélant une foule compacte, avant de se reconstituer, comme pour signifier leur refus de prendre conscience du monde extérieur. Ultime mise en abîme : un Valmont et une Merteuil immenses apparaissent en vidéo et glissent un œil dans l’espace clos où se déchirent leur double, troublant regard en miroir (thème permanent dans la pièce de Müller) sur leur propre folie.

Lorsque tombe le rideau de projection, dévoilant le mur de brique de l’Opéra, et que viennent saluer chanteurs, équipe artistique et musiciens, le public n’a qu’une question aux lèvres : mais comment ont-ils pu réussir cette performance scénographique ? Une question qui en ferait presque oublier la précision et la puissance du livret, récit d’une histoire que l’on connaît par cœur, et que l’on aura pris grand plaisir à revisiter avec Luca Francesconi et Àlex Ollè. Une belle surprise que ce Quartett.

Photos : © Rudy Amisano

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Audrey Chaix
Professionnelle de la communication, Audrey a fait des études d'anglais et de communication à la Sorbonne et au CELSA avant de partir vivre à Lille. Passionnée par le spectacle vivant, en particulier le théâtre, mais aussi la danse ou l'opéra, elle écume les salles de spectacle de part et d'autre de la frontière franco-belgo-britannique. @audreyvchaix photo : maxime dufour photographies.

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