Opéra

« Barbe-Bleue » et « le Mandarin merveilleux » dans un palais de cristal

« Barbe-Bleue » et « le Mandarin merveilleux » dans un palais de cristal

14 juin 2018 | PAR Raphaël de Gubernatis

Au Théâtre royal de la Monnaie, à Bruxelles, sur l’une des plus brillantes et des plus aventureuses scènes lyriques d’Europe, le créateur Christophe Coppens signe avec panache la mise en scène de deux chefs d’oeuvre de Béla Bartok, « Le Château de Barbe-Bleue » et « Le Mandarin merveilleux »

 

.

« Qui est Judith ? C’est une femme très curieuse, mais de façon étrange. Elle arrive chez Barbe-Bleue de son plein gré, pour faire sa connaissance et découvrir son château. A moins que Barbe-Bleue ne soit lui-même le château ? Ou que le château ne soit Barbe-Bleue ? »

Dans sa mise en scène, autant que par sa direction d’acteurs, Christophe Coppens suit son propos à la lettre et fait de l’irruption de Judith dans le château du duc Barbe-Bleue quelque chose comme le viol mental d’un homme par une femme, un homme à la réputation sulfureuse certes, mais poussé jusque dans ses derniers retranchements par cette femme dont l’amour proclamé se double d’une implacable possessivité. Au contraire du conte raconté par Charles Perrault, c’est donc ici Barbe-Bleue qui est la victime, la victime de l’amour inquisitorial de Judith. Et ce château de métal et de glaces qu’elle parcourt avec frénésie, avec la rage de savoir, il représente évidemment l’âme de cet homme dont elle s’est éprise et dont elle veut s’approprier le passé sans rien épargner de ses secrets.

Un édifice de métal, de verre et de miroirs

Peu après le lever de rideau, on perçoit d’emblée que ce « Château de Barbe-Bleue » du Théâtre royal de la Monnaie va se ranger parmi les plus belles réalisations scéniques du chef d’œuvre de Béla Bartok, au même titre que celles, si dissemblables, de Krzysztof  Warlikowski à l’Opéra de Paris en 2015, de Stéphane Braunschweig au mitan des années 1990 au Théâtre du Châtelet. Ou, plus loin dans le temps, que celle que présentait dans les années 1970 l’Opéra de Francfort.

Pour figurer le château de Barbe-Bleue : un fascinant et glacial édifice de métal chromé, de miroirs et de verre, conçu par le metteur-en-scène lui même avec le cabinet d’architectes ISM et qui s’étage sur plusieurs niveaux. En son centre siège Barbe-Bleue rivé à un fauteuil roulant, cependant que Judith en découvre avec fascination ou terreur les innombrables pièces après en avoir ouvert les portes contre le gré du maître. A l’impuissance douloureuse du duc cloué sur son siège et dont il ne se lèvera qu’à la fin de l’ouvrage, répond la détermination de la belle dévastatrice sans que jamais l’un n’entre véritablement en contact avec l’autre. Et à la stature élancée, aux traits sombres d’Ante Jerkunica, jugulé dans un pourpoint anthracite à boutons d’argent et chaussé de hautes bottes noires, répond le visage de madone préraphaélite de Nora Gubish tout de blanc vêtue et dont les longs cheveux de jais tombent jusqu’aux chevilles.

Le décor se met à délirer sous la lumière

Quand Judith, un flambeau à la main, apparaît enfin à nos yeux, à la suite de Barbe-Bleue, l’étrange décor de miroirs se met à délirer sous la lumière, dans un climat d’une extraordinaire beauté dramatique.  Loin de ce puritanisme imbécile de la plupart de metteurs en scène d’aujourd’hui qui se refusent à tout éclat théâtral, Coppens ose à chaque découverte de Judith les effets lumineux que justifie le livret (magnifiques éclairages de Peter Van Praet) et qui répondent à la musique avec un goût du beau aussi fugitif qu’il est éclatant. Que ces effets lumineux correspondent si parfaitement à la partition, mais sans redondance, constitue pour le spectateur une vraie jouissance esthétique. D’autant qu’au jeu théâtral fouillé de Nora Gubish et d’Ante Jerkunica et à leurs voix admirables, fait écho la remarquable direction d’orchestre d’Alain Altinoglu qui restitue à la partition son éclat noir, sa bouleversante dimension dramatique. Altinoglu fait gémir ou frémir la musique dans un climat d’obscurité parfois déchirante, mais sans jamais de pathos. Et la porte à des sommets de puissance ou de noirceur.

La partition hallucinée de Bartok

A-t-on jamais vu une chorégraphie du « Mandarin merveilleux » qui soit à la hauteur de la démesure et du génie de Bartok ? Une fois peut-être avec Maurice Béjart qui retrouva en 1992 pour « Le Mandarin » une puissance créatrice extraordinaire qu’on ne voyait plus depuis des années dans ses productions. Une puissance évidemment inspirée par la partition, mais aussi, sans doute, par l’étonnante, la déroutante personnalité du danseur qui créa le rôle de la prostituée, Koen Onzia.

Christophe Coppens, qui n’est pas chorégraphe, a imaginé pour « Le Mandarin merveilleux » un univers extravagant, multicolore, d’un expressionisme outrancier, d’une vulgarité assumée, afin de tenir tête à la partition hallucinée de Bartok. Et s’il a conservé le même magnifique décor que celui édifié pour « Le Château de Barbe-Bleue », ce décor violemment coloré est quasiment méconnaissable grâce au superbe travail de vidéo de Jean-Baptiste Pacucci et Simon Van Rompay et, une fois encore, aux lumières de Peter Van Praet.

Un expressionisme exacerbé

Cependant, en remplaçant les trois voyous du livret original de Menyhert Lengyel par un proxénète à la violence proche de l’hystérie, et en substituant à la seule Mimi trois figures de prostituées, dont un homme, le metteur en scène affaiblit quelque peu la portée dramatique de l’ouvrage, sa dimension quasi métaphysique, mais dénature aussi quelque chose de la troublante figure du mandarin. Le tragique est ici remplacé par un expressionisme exacerbé qui n’est sans doute pas sans intérêt, mais qui ne grandit pas un ouvrage qui est tout de même tout autre chose qu’une succession de scènes de maison close.

Pour autant, la mise en scène est remarquablement menée et les interprètes la servent avec une indéfectible vaillance. Que ce soit les prostitué-e-s, Vincent Clavaguera, Merche Romero et Brigitta Skarpalezos, le proxénète fou, Dan Mussett, ou le magnifique mandarin incarné par James Vu Anh Pham, ici plus beau qu’il n’est tragique. Une fois encore, dès le délire des premières mesures du « Mandarin merveilleux », Alain Altinoglu et l’Orchestre symphonique du Théâtre royal de la Monnaie, portent la partition de façon brûlante, ennivrée, et honorent la réputation internationale que s’est forgée au fil des dernières décennies l’Opéra de la capitale de la Belgique.

Raphaël de Gubernatis

« Le Château de Barbe-Bleue » et « Le Mandarin merveilleux ».

Théâtre royal de la Monnaie à Bruxelles, les 16, 19, 21 et 24 juin 2018.

 

visuels : Autorisés par le Théâtre royal de la Monnaie

Benjamin Bernheim : « Mon attachement est à cette ville merveilleuse qu’est Paris ! » 
Adeline d’Hermy et Nahuel Pérez Biscayart lauréats des prix Patrick Dewaere et Romy Schneider
Raphaël de Gubernatis

Publier un commentaire

Votre adresse email ne sera pas publiée.

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *