Opéra

Anna Bolena perd la tête avec panache à l’Opéra de Bordeaux

Anna Bolena perd la tête avec panache à l’Opéra de Bordeaux

20 novembre 2018 | PAR Paul Fourier

L’oeuvre de Donizetti montre les derniers instants de la reine déchue, deuxième femme (et victime) du roi Henri VIII d’Angleterre. Pour sa deuxième distribution, l’Opéra de Bordeaux s’en sort avec les honneurs grâce à l’engagement de toute l’équipe vocale et une montée en puissance étonnante de l’interprète du rôle-titre.

Par Paul Fourier

Garnie d’un plateau de chanteurs de qualité, jeunes et moins jeunes, stars et en devenir, la saison 2018-2019 de l’opéra de Bordeaux est remplie de promesses bien alléchantes. Preuve en est la présentation d’un opéra majeur du bel canto, Anna Bolena de Donizetti et force est de constater que cette audace sur le papier aboutit à un résultat convaincant sur scène.

Si cet opéra, à la partition d’une redoutable efficacité, fait régulièrement le bonheur des publics transalpins et ibériques, il est pour le moins dédaigné de la scène parisienne. Pourtant le chef-d’œuvre de Donizetti, Anna Bolena, qui s’appuie sur un livret (de Felice Romani) est passionnant, car il met en évidence les contradictions et errements de chacun de ses protagonistes. Oeuvre musicalement parfaite, elle nécessite un quatuor soprano/mezzo/basse/ténor d’excellence. Interprété par les plus grandes – Maria Callas fut une Anna anthologique – le rôle-titre exige une personnalité hors norme capable à la fois de maîtriser la technique du bel canto et de s’investir corps et âme dans une des scènes de folie les plus éprouvantes de l’histoire de l’opéra.

Inutile donc de dire que, suite à l’annulation de la jeune et prometteuse Marina Rebeka (son récent album remarquable est critiqué dans nos pages musique classique), la tâche de Serena Farnocchia qui relevait le gant et assurait pour deux soirées le rôle redoutable de la reine déchue ne s’annonçait pas une sinécure. Le rôle est long, il comporte quelques scènes d’affrontement puissantes entre Anna, sa rivale et son roi (et monstre) de mari.

Ainsi pendant la première partie, si la chanteuse est incontestablement familière avec le vocabulaire belcantiste, elle révèle aussi de sérieuses limites dans les aigus. N’est pas reine Donizettienne qui veut. Anna Bolena, Elisabetta ou Maria Stuarda exigent au moins autant un tempérament de tragédienne qu’une voix hors du commun. Et c’est par cette force dramatique que Farnocchia va, progressivement emporter l’adhésion, toisant sa rivale ou attrapant au collet le maître machiste du monde pour lui démontrer que toute femme qu’elle est, victime collatérale des ambitions sexuelles du mâle dominant, elle ne lâchera pas le morceau si facilement.

C’est ainsi dans une scène finale qui alterne lâcher prise, hallucinations et fureur vengeresse que la soprano nous scotche, certes au prix de quelques aigus craqués, mais avec un panache qui nous emporte avec jubilation. Face à elle, Dimitry Ivashchenko assure un Henri VIII à la belle voix, mais manque de la puissance que devrait étaler ce Barbe-bleue anglais et est plus à son aise dans les parties où l’homme se trouve confronté à ses contradictions amoureuses.

Michele Losier, qui incarne la rivale, future femme – et victime – d’Henri a une voix trop claire et trop homogène pour le rôle, mais l’assume avec une belle vaillance. Son duo avec Anna sera, avec la scène finale, par l’affrontement de ces deux tempéraments, le plus moment de cette matinée.
Dire que Pene Pati a une voix d’une beauté insolente est une évidence. Ses moyens considérables impressionnent cependant plus qu’ils n’émeuvent faute de savoir se parer des couleurs belcantistes idoines. On attend plus volontiers le ténor chez Verdi pour peu qu’il ne se contente pas de faire étalage paresseusement de cet organe superlatif.

Marion Lebègue incarne Smeaton, le page amoureux, qui causera involontairement la chute d’Anna avec une belle énergie, tandis que la superbe voix de Guilhem Worms et celle un peu verte de Kevin Amiel complètent de belle façon la distribution.
Dans un écrin de petite taille comme l’est l’opéra de Bordeaux, on aurait pu attendre du chef Paul Daniel qu’il fasse ressortir plus les richesses de la partition en faisant preuve d’une subtilité qui manque cruellement. Lisible et élégante, la mise en scène de Marie-Louise Bischofberger traite l’histoire avec la sobriété requise sans rajouter de scories à un drame déjà fort. La scénographie intelligente s’appuie sur les décors efficaces de Erich Wonder.

Cette belle après-midi démontre une fois de plus qu’il ne faut jamais se laisser décourager par une défection malheureuse et que de belles surprises surgissent toujours de l’inattendu. À l’opéra comme ailleurs …

Texte et photo : Paul Fourier

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Paul Fourier

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