Danse

« May B. » de Maguy Marin : la beauté de la disgrâce toujours recommencée

« May B. » de Maguy Marin : la beauté de la disgrâce toujours recommencée

06 mars 2019 | PAR Yaël Hirsch

Près de 40 ans après sa première au Théâtre d’Angers, May B. de Maguy Marin fait salle comble au Théâtre de la Ville. 755 représentations et les changements du monde depuis 1981 n’ont fait que glisser sur ce joyau d’expressionnisme qui se reçoit encore et toujours comme un saisissement. Une ode mouvante d’humanité et de beauté intolérable.

Pour se plonger dans l’univers de Maguy Marin et les coulisses des masques d’argiles de May B., ne manquez pas le film L’urgence d’agir, en salles depuis ce mercredi 6 mars 2019.

Il y a d’abord le noir originel, puis, doucement, des silhouettes qui se détachent. Ils sont dix, le visage couvert d’argile, des faux nez accrochés comme des becs et des frusques aussi grises que leur visages. Une humanité qui grouille et s’excuse presque d’exister en traînant les jambes, les corps, secoués par quelques coups de sifflet inaugural. Cette grande fugue de survie a été inspirée à Maguy Marin par des textes de Beckett, pour aller chercher ceux que d’habitude on ne voit pas sur scène.

Les gestes sont aussi précis et synchronisés que las et dénués d’espoir. Mais par delà les cris, les poux qu’on écrase en mouvements rythmés, la vie est là, arrachée. Elle tourne comme un manège, jamais absurde tandis que les danseurs se succèdent, disparaissent et réapparaissent derrière un mur de béton brut. Ils restent sur scène, ils vivent, ils vibrent, souvent diminués penchés ou à l’horizontale. Mais dans May B la disgrâce est aussi un miracle : une fois au sol, les danseurs peuvent se faire truculents aussi, courbant les reins et se frottant panse et sexe contre le ciel indéfiniment noir.

Faisant irruption à travers des salves de borborygmes et de cris, la musique est étrangement romantique : des Lieder de Schubert d’une mélancolie ultime et deux mouvements de La jeune fille et la mort donnant lieu à un sursaut de sève et de joie fous.

Quand le mur et la pénombre avalent les danseurs, l’on croit que c’est fini mais il faudra attendre qu’un danseur seul nous le dise. Du néant, donc, sur un air presque latin et tout à fait guttural, ils reviennent tous, ces intouchables, avec armes et bagages pour répéter quelques gestes fatigués et terrorisés, avant de redisparaître. Ils se font la courte-échelle pour descendre de scène mais y reviennent. Voir certains d’entre eux, seuls, perdus, criant leur solitude perce le cœur. A la fin néanmoins, le grand mur a finalement raison de la comédie humaine et l’on repart de l’espace Pierre Cardin, non pas habités par des masques ou des corps, mais par des visages.

May Be, de Maguy marin, avec Ulises Alvarez, Kais Chouibi, Laura Frigato, Françoise Leick, Louise Mariotte, Cathy Polo, Agnès Potié, Rolando Rocha, Ennio Sammarco, Marcelo Sepulveda. LUMIÈRES Alexandre Beneteaud COSTUMES Louise Marin MUSIQUE Franz Schubert, Gilles De Binche, Gavin Bryars.

visuel : (c)Hervé Deroo

Infos pratiques

Centre Pierre Cardinal (festival Les Musicales)
Le Théâtre de l’Athénée
Marie Boëda

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