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« Ligne de crête » de Maguy Marin à la Biennale de la Danse de Lyon

« Ligne de crête » de Maguy Marin à la Biennale de la Danse de Lyon

13 septembre 2018 | PAR Raphaël de Gubernatis

Un ouvrage radical, qui est plus un acte citoyen, un nouveau cri d’alarme, qu’un spectacle à proprement parler. Mais un ouvrage qui force l’admiration que l’on doit à l’auteur et à ses collaborateurs pour leur engagement et la justesse de ce qu’ils dénoncent.

Elle a tapé fort, Maguy Marin, avec sa toute nouvelle production, « Ligne de crête », créée au Théâtre national populaire (TNP) de Villeurbanne en ouverture de la 18e Biennale de la Danse de Lyon.
Elle tape si fort que « Ligne de crête », bien plus qu’un spectacle, est un implacable, un violent réquisitoire sur la folie consumériste qui frappe les sociétés des pays riches. Comme dans « Umwelt », un chef d’œuvre ! où l’avant-scène se recouvrait peu à peu de déchets abandonnés là par les protagonistes avec une inconscience effarante, « Ligne de crête », avec un dispositif scénique quelque peu similaire, voit les six acteurs du spectacle accumuler jusqu’au délire toutes sortes d’objets de consommation courante. « Umwelt » se déroulait dans un angoissant climat de tempête. « Ligne de crête » est soumis au rythme fou d’une photocopieuse de bureau qui reproduirait des pages à des milliers d’exemplaires et dont le bruit est décuplé jusqu’à l’insupportable.

Jusqu’à la suffocation

Dans de minuscules cellules de verre qui sont autant de minuscules espaces de bureau comme on en voit dans le film de Jacques Tati, « Playtime », (et il est évident que Maguy Marin rend ici un hommage au cinéaste de l’absurde qui apparaît comme un précurseur), les six protagonistes vont donc accumuler tous les objets imaginables. Petits meubles, innombrables paquets de papier hygiénique, raz de marée de paquets de lessive, lampes, miroirs, horloges murales, portraits du pape Jean-Paul II ou de Karl Marx, fleurs artificielle, animal empaillé, robes, perruques, trophée sportif, chaise d’enfant, casque de moto, casques de soldat romain ou de guerrier viking, bonbonne de gaz, jouets, guirlandes, bouteilles de plastique, canettes de métal, emballages inutiles, gadgets bon marché, tous plus immondes les uns que les autres, sont entassés à un rythme infernal par des interprètes frénétiques qui sont les figures caricaturales d’employés de bureau. Entassés jusqu’à la suffocation.

Maguy Marin est une artiste. Et cet entassement multicolore finit par revêtir une étrange, une spectaculaire beauté. Mais elle est avant tout ici une citoyenne,une militante. Et sa radicalité, à la mesure de la catastrophe dans laquelle se précipite la société dite de consommation, est totale. Comme l’est l’engagement de ses collaborateurs (Ulises Alvarez, Françoise Leick, Louise Mariotte, Cathy Polo, Ennio Sammarco, Marcelo Sepulveda), acteurs muets de ce qu’il faut bien appeler une tragédie insensée, et qui assument là des rôles épuisants et qui ne sont pas là pour flatter un quelconque ego d’artiste. Ils endossent leur tâche avec beaucoup de courage, dignes compagnons d’une femme qui fait passer ses convictions et son effroi avant tout souci de plaire.

« Son rejeton infâme, le néo-libéralisme »

« Ligne de crête » peut se résumer à cette frénétique accumulation d’objets le plus souvent inutiles. Car il ne s’y passe au fond rien d’autre, en dehors de quelques éléments loufoques, tout aussi révélateurs de délires divers. En se référant à l’ouvrage de Frédéric Lordon, « Capitalisme, désir et servitude », Maguy Marin lance un appel en faveur de « l’effort que nous devons mettre en œuvre pour retrouver la capacité à nous refaire un régime de désir autre que celui qu’a instauré patiemment le capitalisme et son rejeton infâme, le néo-libéralisme. Un processus de libération ».

Et pour parfaire l’effet dévastateur de « Ligne de crête », il faudrait qu’un ordre souverain venu du Ciel impose à toutes les enseignes à succursales multiples qui polluent nos territoires de diffuser en permanence en leurs murs les images du spectacle de Maguy Marin. Jusqu’à finir par dégoûter les consommateurs compulsifs

Raphaël de Gubernatis

« Ligne de crête », spectacle de Maguy Marin et de ses collaborateurs. Jusqu’au 15 septembre au TNP de Villeurbanne.
Puis en tournée à Paris, Théâtre des Abbesses du 25 septembre au 6 octobre, au Théâtre Gérard Philipe de Saint-Denis du 12 au 14 octobre, puis à Montpellier les 6 et 7 février 2019, à Fontenay (Salle Jacques Brel) le 30 mars, à Vesoul (Théâtre Edwige Feuillère) le 4 avril.

Visuel : ©Compagnie Maguy Marin

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Raphaël de Gubernatis

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