Danse

« Für die Kinder » : retour en enfance avec Pina Bausch

« Für die Kinder » : retour en enfance avec Pina Bausch

26 mai 2015 | PAR Christophe Candoni

Créée en 2002, la pièce Für die Kinder von gestern, heute und morgen est une des dernières créations de la chorégraphe allemande et affiche pourtant une jeunesse à toute épreuve. 

Dans Nelken qui vient d’être redonné au Châtelet à Paris, un champ d’œillets recouvre la scène, des fleurs roses par milliers qui, même piétinées par les danseurs, restent sinon droites, éternelles. La nature, magnifiée ou souillée, est l’un des décors de prédilection de la danse sauvage et organique de Pina Bausch, c’est la terre brune du Sacre du printemps, l’eau jaillissante en cascade dans Vollmond, la végétation luxuriante de Wieseland

A l’inverse, pour Für die Kinder…, le scénographe Peter Pabst a choisi un immense plateau blanc et nu, débarrassé et vierge de tout. On s’y échappe, s’y réfugie sans s‘installer comme dans un abri provisoire et néanmoins salutaire. Parce qu’il ressource, revigore, libère en offrant une géniale aire de jeux où s’expriment sans concession toutes les envies et les passions les plus enfouies. Alors, à l’occasion de nombreux solos ou duos – car ici, contrairement à de nombreuses autres pièces de Pina Bausch, la choralité s’efface au profit d’individus à la subjectivité très affirmée – les plus belles personnalités de danseurs de toutes les générations de la troupe sont mises en lumière dans un épanouissement et un lâcher-prise permanents : Ditta Miranda Jasjfi est d’une grâce infinie, Nazareth Panadero drolatique et explosive, Lutz Förster fin séducteur qui en impose, Dominique Mercy, d’une poésie surréelle qui n’appartient qu’à lui.

Les danseurs se livrent à des courses effrénées, sautent, se jettent et roulent par terre, se renversent pieds par-dessus tête comme dans un besoin permanent de défier la pesanteur. Les hommes dans leurs costumes désuets gardent une malignité et une effronterie enfantines, les femmes jouent de la souplesse et de la transparence de leurs longues robes d’été et séduisent sans peine. Avec élégance et fantaisie, ils cherchent à s’attirer, s’apprivoiser. Ils envoient bientôt valser les chaussures vernies comme les conventions et cela donne lieu à une tentation régressive jubilatoire.

La pièce parle d’union et de rupture, du besoin et du manque de l’Autre. Les couples se font et se défont. Ils savent aussi bien s’offrir que se laisser désirer. Ils finissent quand même par croquer la pomme à pleines dents et sans une once d’idée de ce qu’est le péché. On s’embrasse, se repousse, s’étreint, se gifle en toute impunité et avec le même degré d’intensité. On se marchande même une demi-minute d’amour ; un homme quémande un baiser que sa femme finit par accepter contre six mois de tâches domestiques. Et quand on obtient enfin ce que l’on veut, on le balance avec folie et inconséquence.

La pièce est très drôle et décalée. Bien sûr chez Pina Bausch, un profond désenchantement n’est jamais loin. Après l’entracte qui fonctionne comme une véritable cassure, l’éclairage s’obscurcit, le geste se tend, s’affole, inquiète. La danse chahute, libère les passions les plus contrastées et c’est ce qui la rend tellement vivante, irrépressiblement vivante comme l’est toute l’œuvre de Pina Bausch, toujours magnifiquement défendue à Paris comme à travers le monde par ses interprètes du Tanztheater Wuppertal.

Photo © Amir Safir Filho

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Amelie Blaustein Niddam
C'est après avoir étudié le management interculturel à Sciences-Po Aix-en-Provence, et obtenu le titre de Docteur en Histoire, qu'Amélie s'est engagée au service du spectacle vivant contemporain d'abord comme chargée de diffusion puis aujourd'hui comme journaliste ( carte de presse 116715) et rédactrice en chef adjointe auprès de Toute La Culture. Son terrain de jeu est centré sur le théâtre, la danse et la performance. [email protected]

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