Danse
Cristiana Morganti : Pina, Jessica et Moi

Cristiana Morganti : Pina, Jessica et Moi

22 mai 2017 | PAR Marianne Fougere

Interprète phare de Pina Bausch, Cristiana Morganti livre avec Jessica and Me un autoportrait de l’artiste en femme, à moins que ce ne soit l’inverse. Drôle, touchant, et sans concession.

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Pourquoi monte-t-on sur scène ? Anodine, cette question compte autant de réponses qu’il n’y a d’artistes : quand certains ressentent sur le plateau un sentiment de protection, d’autres cherchent à combler un vide existentiel. Aussi, serait-il vain de donner à cette interrogation une solution définitive ; reste, néanmoins, la possibilité de s’interroger sur ce qu’être danseuse à 50 ans signifie et, ce faisant, de lever le voile sur les coulisses.

Le solo s’ouvre donc sur une autre question : « Voulez-vous que je danse ou voulez-vous que je parle ? ». Très bonne question, tant, concernant le portrait d’une (ex)icône du Tanztheater Wuppertal, il n’est pas aisé de savoir qui de la danse ou de la parole raconte plus. Entre les deux, Cristiana Morganti choisit de ne pas choisir et risque ainsi, par-delà le corps et les mots, de construire une machine à déception. Déçus seront ceux qui, après Moving with Pina, espéraient des révélations croustillantes sur la célèbre chorégraphe ; déçus aussi, ceux s’attendait à un spectacle de danse « digne » de ce nom. De la danse il est, en effet, très peu montrer si ce n’est quelques rares passages répétés ; et pourtant, dans l’expression singulière de la gestuelle, tout est dit. Pré-texte à un autoportrait sincère et intime, la danse de Morganti se veut force de questionnement.

Jessica and Me se présente ainsi comme une réflexion sur la vulnérabilité : celle de la femme, mais aussi celle de l’artiste. Usant d’un humour et d’un sens de l’auto-dérision ravageurs, les mots en mouvement de Morganti ne nous épargnent aucun maux : des hanches qui crissent aux soutiens-gorges aplatisseurs de seins, en passant  par l’éternel retour des phases de répétition, on comprend ce que devenir femme comme devenir danseuse  peuvent avoir d’un travail laborieux et douloureux. Facétieux, ce voyage dans les temps de l’apprentissage, de l’engagement et de l’après-Pina désamorce toute célébration de soi et tout narcissisme, Morganti en profitant au passage pour démonter certaines idées reçues sur son maître disparu. Non Pina ne leur interdisait pas de s’épiler, pas plus qu’elle ne les obligeait à vivre comme dans une grosse Wg – collocation en français.

Par contre, il est vrai que Pina lui dispensait des cours privés pour lui apprendre à fumer. Et la beauté du seul en scène de Morganti  se situe précisément dans l’incandescence d’une cigarette sur laquelle on tirerait nonchalamment. De Pina, Morganti a en effet retenu un sens de l’image qui vous foudroie telle cette robe qui, en fin de spectacle, s’embrase. En creux de la fumée des feux intérieurs de son autoportrait, elle nous livre un moment d’humanité des plus précieux et des plus universels si bien qu’on serait tenté de rebaptiser son solo Jessica and me et tous les autres qu’ils aient déjà entendu le speaker du Tanztheater Wuppertal les convier à rejoindre leur place ou pas.

Visuel : © Virginie Khan

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Amelie Blaustein Niddam
C'est après avoir étudié le management interculturel à Sciences-Po Aix-en-Provence, et obtenu le titre de Docteur en Histoire, qu'Amélie s'est engagée au service du spectacle vivant contemporain d'abord comme chargée de diffusion puis aujourd'hui comme journaliste ( carte de presse 116715) et rédactrice en chef adjointe auprès de Toute La Culture. Son terrain de jeu est centré sur le théâtre, la danse et la performance. [email protected]

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