Cirque

« Dru » et cru, mais beau et poétique: la chair du trapèze mise à nue par La June

« Dru » et cru, mais beau et poétique: la chair du trapèze mise à nue par La June

27 septembre 2018 | PAR Mathieu Dochtermann

Du 20 au 29 spetembre, le Monfort programme l’excellent spectacle Dru de la compagnie La June. Une proposition sensible, intelligente, qui joue avec finesse du trapèze pour jouer des attentes du spectateur, en le mariant au chant. Une maginifique démonstration de cirque contemporain, théâtralisé sans bavardage, pensé sans intellectualisme. Très impressionnant.

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Parfois, il faut qu’une belle proposition rappelle qu’on peut faire beaucoup, sur un plateau de spectacle, avec peu. Même si cela demande en échange énormément de travail, de technique et de présence.

Parfois, il faut qu’une belle proposition démontre, tranquillement, toute la force qu’un travail circassien peut avoir alors même qu’on ne recherche pas le spectaculaire, mais simplement l’émotion qui naît des rapports entre artistes et avec la salle.

Qu’un duo plein d’intelligence montre tout l’avantage que le cirque peut trouver à une dramaturgie fine, où la théâtralisation est parfaitement pensée en fonction de l’agrès, où la complicité des interprètes l’impose comme une évidence.

Que, surtout, un duo plein de malice vienne rappeler cette chose essentielle: le cirque est un jeu, le théâtre est un jeu également, et le plaisir devrait exploser dans toutes les directions, même et surtout quand la proposition est expérimentale, contemporaine, dépouillée.

Si La June tourne partout avec ce merveilleux spectacle qu’est Dru, ce n’est pas pour rien. C’est pour toutes les raisons qui précèdent. Et sans doute pour un peu plus encore.

Le trapèze, Samantha Lopez et Anna Le Bozec le prennent comme à contrepied. En l’approchant très doucement. En ne l’utilisant presque pas, en ne se hissant presque pas, en ne se balançant presque pas. En l’utilisant comme prétexte d’un jeu, elles en font autre chose.

Parce qu’elles refusent les figures imposées, elles deviennent extraordinairement libres.

Libres de chercher leur rapport, rivalité tendre, complicité très physique, jeu à deux sur le rebond et l’apesanteur. Les trapèzes ne sont plus que les supports d’une relation, à deux et avec le public. Le matelas est là pour être détourné, pour sauter dessus ou pour improviser des murs quand il est érigé à la verticale. Ce qui se joue entre les interprètes peut tenir à un regard, un demi-sourire, un quart de temps de retard: c’est de la dentelle.

Libres aussi d’introduire un travail sur le son et sur le rythme. Des percussions à mi-chemin entre les claquettes et les percus corporelles. Et surtout le chant de Samantha Lopez, qui a une voix magnifique, à faire courir des frissons dans le dos. L’émotion se fait soudain palpable dans l’air électrifié quand sa voix s’élève, souvent en contrepoint des évolutions d’Anna Le Bozec.

Libres de jouer sur les codes. Ceux de leur agrès, on l’a compris, mais aussi ceux de leur condition de circassiennes, et de leur condition de femmes. Libres de montrer comme de cacher. De faire jouer leur musculature impressionnante, en prenant des poses de bodybuilders. De montrer des poils que la société leur commande de raser. De se tenir trop proches, ou pas assez. Bref, de choisir de ne pas être où on les attend, mais toujours avec un sourire de coin qui dit qu’elles s’amusent de la situation.

Il ne faudrait pas croire que le trapèze soit méprisé pour autant, ou que l’effort physique ne soit pas présent, ou la technique négligée. Au contraire. Mais ce qui se passe au trapèze ne vient que lentement, par effleurements successifs, en trompant constamment les attentes des spectateurs. Il y a une recherche réjouissante sur le lâcher, et sur la montée, leurs rythmes et leurs sonorités. Il y a une recherche sur la suspension, sur la lenteur, sur la théâtralité du mouvement. Il y a, aussi, finalement, devant une salle réduite au silence complet par l’intensité du moment, une recherche sur l’équilibre pur et la beauté du corps soumis à l’effort, les muscles qui saillent et qui roulent dessinés par une douche placée bien à l’aplomb.

Doublement saisis par la beauté et par l’émotion, les spectateurs couvrent les interprètes d’un tonnerre d’applaudissements, qui mettent longtemps à mourir dans la baraque du Monfort.

La reconnaissance méritée d’un spectacle dépouillé mais ambitieux, aussi malin que sensible. Et, surtout, d’une générosité et d’une présence qui se retrouvent bien dans les sourires des deux artistes au moment du salut.

Il ne reste malheureusement plus que deux soirs au Monfort… il faut courir en profiter!

 

Trapèzes et voix : Samantha Lopez et Anna Le Bozec
Mise en scène : Samantha Lopez, Anna Le Bozec, Sylvain Cousin et Benjamin de Mattëis
Regard complice : Johan Swartvagher
Création Lumière : Alrik Reynaud
Régie général : Camille Coutant
Costumes : Solenne Capmas
Administration et production : Mathilde Dugois & Maïlys Dorison EN CIRQUIT
Graphisme et dessin : Ingrid Fischmann et Anna Le Bozec
Visuel: (c) F.Rodor

Infos pratiques

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Tanit Théâtre
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